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Il était midi moins deux.

Elle examina la situation.

Elle aurait le temps de gagner la porte avant lui, mais alors il lui faudrait abandonner ses affaires.

Il était en équilibre assez instable, sur cette petite plate-forme. S'il basculait vers l'avant, il risquait de passer à travers le cadran de l'horloge.

Les secondes passèrent. La plus grande des antennes de Jésus fit un bond.

Elle osait à peine respirer, de crainte de bouger.

Pour finir, il baissa les bras et les laissa retomber le long de son corps. L'instant suivant il se retourna et l'aperçut.

Elle vit qu'il prenait peur. Mais il n'avait pas seulement peur: il était également gêné que quelqu'un l'ait observé.

Ils ne dirent rien, ni l'un ni l'autre, mais ne se lâchèrent pas du regard. Elle ne parvenait pas vraiment à distinguer ses traits, car le contre-jour les rendait indistincts.

Comment diable allait-elle se tirer de cette situation? Il n'avait pas l'air très costaud et il ne fallait sous aucun prétexte qu'il puisse quitter le grenier sans qu'elle lui ait parlé. Elle se mit lentement sur son séant. Debout, elle pourrait peut-être avoir l'air menaçante.

- Qu'est-ce que tu fais? demanda-t-elle prudemment.

Il ne répondit pas immédiatement, mais elle vit qu'il baissait légèrement sa garde.

- Rien de particulier.

- Hm. Pourtant, ça avait l'air dangereux, vu d'ici.

Il haussa les épaules.

- Et toi, alors? Qu'est-ce que tu fais ici?

C'est vrai. Qu'est-ce que je fais ici?

- Je me reposais un peu, c'est tout.

Ce n'était pas un mensonge, au moins.

- T'es SDF ou quoi?

Elle eut un petit sourire. Il ne s'embarrassait pas. En général, les gens disaient les choses moins carrément.

- Je ne couche pas dehors, n'est-ce pas?

- Non, mais je veux dire: t'as pas de maison, d'endroit où habiter?

Pourquoi le nier? Il n'y avait guère d'autre explication plausible à sa présence en cet endroit.

- Peut-être bien, en effet.

Il descendit de la plate-forme.

- Cool. Moi aussi, je serai SDF, quand j'aurai fini d'aller à l'école.

- Pourquoi ça? demanda-t-elle en le regardant.

- C'est super. Personne se mêle de vos affaires ou vous dit quoi faire.

Ah oui, c'était également une façon de voir les choses.

- Mais tu peux aussi trouver d'autres buts qui vaillent la peine, dans la vie.

- Tu crois! ricana-t-il.

Elle ne savait toujours pas s'il se moquait d'elle ou non.

- T'es camée, aussi?

- Non.

- Ah, je croyais que tous les SDF l'étaient. Que c'était parce qu'ils étaient drogués qu'ils étaient SDF. C'est ce que dit ma mère, en tout cas.

- Les mères ne savent pas tout.

- Non, je sais.

Il pouffa légèrement en disant cela et elle put ainsi constater qu'il n'avait plus peur. Il approcha d'elle et elle se leva.

- C'est tout ce que tu possèdes, ça?

- Oui, on peut le dire.

Il parcourut des yeux le tapis de sol et le sac à dos. Elle suivit son regard. Il avait l'air assez impressionné.

- Supercool!

C'était pour elle une expérience assez étrange que d'être, pour une fois, considérée comme un modèle de vie, mais elle estima qu'ils avaient assez parlé d'elle.

- Et toi, qu'est-ce que tu fais ici? Tu ne sais pas que le plancher peut s'effondrer?

- Ouais! C'est vachement dangereux!

Pour bien montrer à quel point il se souciait peu du danger, il se mit à sauter à pieds joints. Elle posa la main sur son bras.

- Arrête. Ce serait pas drôle si tu passais à travers.

- Bah!

Il dégagea son bras mais cessa de sauter. Elle le regarda en silence pendant un moment. Sa soudaine apparition dans sa cachette constituait une menace. Toute la question était de savoir si c'était vraiment dangereux. Il fallait qu'elle parvienne à le savoir avant qu'il parte. Elle ramassa un vieux stencil bleuté sur le sol pour avoir l'air plus décontractée.

- Vous venez souvent ici?

Il attendit un peu trop longtemps avant de répondre.

- Parfois.

Il mentait, mais elle n'arrivait pas à déterminer pour quelle raison.

- T'es en quelle classe?

- En troisième.

- Et les autres, où est-ce qu'ils sont? Ils vont monter, aussi?

Il secoua la tête. Elle comprit alors qu'il était seul à venir là.

- Alors, c'est toi qui as défait les vis du cadenas?

Il prit sa respiration tout en répondant.

- Ouais.

Elle comprit qu'il était une ivraie comme elle, déjà exclu par la grande masse homogène.

- Tu te plais ici? Ça marche, à l'école? Il la regarda comme si elle était folle.

- Vachement, tiens!

Le langage de l'ironie. Elle l'avait déjà rencontré. C'était celui de tous les jeunes de l'époque, apparemment. En tout cas de ceux, très rares, avec lesquels elle avait eu l'occasion de parler.

Il donna un coup de pied dans un livre qui se trouvait à ses pieds. Celui-ci vint buter contre son tapis de sol et s'arrêta. Elle vit que c'était un manuel de mathématiques.

- Tu touches des allocs? demanda-t-il.

Elle secoua la tête. Il s'était déjà informé de ses futurs droits de SDF.

- Qu'est-ce que tu croûtes, alors? Me dis pas que tu vas fouiller dans les poubelles.

Il prit un air dégoûté, pour dire cela.

- Ça m'est arrivé.

- Bon sang, c'est dégueulasse.

- C'est ce qui t'arrivera à toi aussi, si c'est l'avenir que tu choisis.

- On peut avoir des allocs. Pour la bouffe et tout ça.

Elle n'eut pas la force de répondre. Elle aurait pu lui dire que, dans ce cas, il y aurait toujours des gens pour lui dire ce qu'il fallait qu'il fasse et ne fasse pas.

La cloche se mit à sonner, mais il ne bougea pas.

- Mais je sais pas vraiment. Je vais peut-être essayer de trouver un boulot à la télé.

- Tu ne retournes pas en classe?

Il haussa les épaules.

- Si, j'y vais, mais y a pas le feu.

Il poussa un soupir et fit quelques pas vers la porte. Elle ne savait toujours pas avec certitude s'il allait la dénoncer ou non. Cela commençait à devenir urgent et elle se rendit compte que le meilleur moyen d'en avoir le cœur net était de le lui demander.

- Tu vas rien dire, hein?

- À propos de quoi?

- De moi. Que je dors ici.

Apparemment, cela ne lui était même pas venu à l'idée.

- Pourquoi que je le ferais?

- Je sais pas, moi.

Il descendit les quelques marches menant à la porte.

- Comment tu t'appelles?

Il se tourna vers elle.

- Tabben. Et toi?

- Sibylla, mais on m'appelle Sylla. Et toi, ton petit nom, tu l'as choisi toi-même?

- Je me souviens plus, répondit-il, haussant les épaules.

Il avait posé la main sur la poignée de la porte.

- Mais ton vrai nom, c'est quoi?

- C'est p't-être Jeopardy ou quelque chose comme ça, répondit-il avec un geste de la main.

Elle n'avait pas la moindre idée de ce qu'il voulait dire.

- Je me demandais seulement.

Il poussa un soupir, lâcha la poignée de la porte, se retourna et la regarda.

- Patrik. C'est Patrik que je m'appelle.

Elle lui sourit et, après une seconde d'hésitation, il lui rendit son sourire. Puis il se retourna à nouveau et posa la main sur la poignée.

- Bye.

- Salut, Patrik. À bientôt, peut-être?

Mais il avait déjà disparu.

Bien entendu, on l'avait renvoyée à l'hôpital. Quelques heures après l'incident des légumes, une voiture était venue se ranger devant la maison. Une minute plus tard, la sonnette retentissait.

Lorsque Béatrice Forsenström alla ouvrir, Sibylla était déjà assise sur la plus haute marche de l'escalier, sa valise faite.