Sa peau était devenue d’un brun très chaud, ses cheveux dorés. Elle aimait passer ses doigts sur la peau de ses tibias, pour sentir le lisse, pour suivre les petites zébrures claires, parcheminées.
L’argent commençait à manquer. Les économies que Justine avait réunies en vendant ce qui avait échappé à l’avidité des huissiers avaient été bien entamées au début de l’hiver. Il fallait du coke pour le poêle, de la sciure, du pétrole lampant pour les coupures de courant. L’appartement était au dernier étage d’un vieil immeuble sans nom qui dominait le port, la vue était admirable mais le froid traversait le zinc du toit, les fenêtres mansardées étaient pourvoyeuses de vents coulis. Du fait du moratoire sur le paiement des loyers (après tout on était toujours en guerre, non ?), les propriétaires ne faisaient plus de réparations, la pluie cascadait dans la cuisine, les W. -C., Justine avait placé ses baquets de fougères aux endroits des gouttières, elle avait entrepris une plantation de salades et de carottes dans les jardinières accrochées aux rambardes des balcons. Alexandre mélangeait les feuilles de carotte séchées au tabac des rations, il prétendait qu’il y trouvait un petit goût sucré de Virginie.
Peu à peu, le quotidien avait pris une place importante. C’était comme d’avoir les yeux toujours fixés au sol, à la recherche de quelque chose, une piécette, une épingle, un mégot. On sentait un goût de moisi, une odeur de fumée dans les rues, dans les cours des immeubles. Éthel remontait la corniche en poussant sa bicyclette chargée de provisions, de légumes, de bois pour le feu. Elle sentait l’haleine des caves, le long des murs, des bouffées sombres qui sortaient des soupirails. Elle tressaillait comme autrefois quand elle descendait à la cave, rue du Cotentin, en serrant très fort la main de la bonne, pour aller chercher les bouteilles de vin ou remplir un panier d’osier avec des pommes de terre.
Il fallait aller de plus en plus loin, de plus en plus tôt. Au marché, tout coûtait cher. Tout se vendait. Éthel achetait des feuilles de navet, des feuilles de courge, des feuilles de chou. Être mauricienne (d’origine, du moins), du pays des « margozes » (amargos, les immangeables), donnait un avantage, puisqu’on savait déjà, avec un reste de safran et de poudre cari, accommoder la nourriture des lapins.
Vers midi, il ne restait plus grand-chose. Entre les étals vides circulaient des ombres, des vieux, des pauvresses qui piquaient les détritus au bout d’un bâton et les enfournaient dans leurs sacs de jute. Des légumes avariés, des fruits talés, des racines verdies, des rognures, des épluchures. Silencieux comme des chiens, courbés en deux, enveloppés dans des fichus, des couvertures, leurs mains noires, aux ongles trop longs, leurs visages aigus, nez crochus, mentons en galoche. La roue du vélo avançait au milieu des décombres, le pédalier battait le mollet d’Éthel, elle n’avait pas besoin d’actionner le timbre rouillé, les ombres s’écartaient sur son passage, s’arrêtaient, la tête tournée, le regard en biais. L’une d’elles, une vieille femme percluse, amaigrie, avait soudain relevé la tête, et Éthel avait eu un choc en croyant reconnaître les yeux cerclés de noir et les joues fardées de rouge de Maude. Son cœur battait trop fort tandis qu’elle s’échappait vers la sortie du marché en poussant son vélo. Puis elle s’était enfuie en pédalant de toutes ses forces à travers le dédale de la vieille ville, poursuivie par le visage de la vieille femme, son nez en bec de vautour, ses iris gris cernés d’un contour au charbon, sa bouche ridée tachée de rouge, l’expression de ce visage surtout, une expression d’avidité et de tristesse. En même temps, elle se répétait, à moitié pour tenter de se convaincre, non, ce n’est pas elle, pas Maude, c’est juste une vieille abandonnée qui meurt doucement de faim.
Elle n’a pas parlé de cette rencontre à Justine. L’ennemie de la famille, celle par qui le scandale était arrivé, celle qui avait été là au moment où Alexandre commençait à être ruiné, comment pouvait-elle être devenue cette mendiante en train de glaner des légumes pourris pour survivre ?
Éthel a réfléchi. D’une certaine façon, c’était justice. Tous, ils étaient châtiés, abandonnés, trahis, comme en retour de leur orgueil passé. Les volages, les « artistes », les affairistes, les margoulins, les prédateurs. Et aussi tous ceux qui avaient professé avec orgueil leur supériorité morale et intellectuelle, les royalistes, les fouriéristes, les racistes, les suprématistes, les mysticistes, les spiritistes, disciples de Swedenborg, de Claude de Saint-Martin, de Martinez de Pasqually, de Gobineau, de Ri-varol, les maurrassiens, camelots du roi, mordréliens, pacifistes, munichois, collaborationnistes, anglophobes, celtomanes, oligarchistes, synarchistes, anarchistes, impérialistes, cagoulards et ligueurs. Pendant toutes ces années, ils avaient tenu le haut du pavé, ils s’étaient pavanés à leurs tribunes, ils avaient gardé le crachoir, avec leurs discours anti-juifs, anti-nègres, anti-arabes, leurs rodomontades, leurs airs de justiciers et de matamores. Tous ceux qui, comme Alexandre Brun, tremblaient pour leurs privilèges, attendaient le Grand Soir, la révolution bolcheviste, le complot des anarchistes. Ceux qui se réunissaient au Vél’ d’Hiv pour acclamer la libération de Charles Maurras, ceux qui encourageaient la Ligue contre Daladier, qui avaient fait la moue quand La Rocque s’était récusé, qui avaient applaudi Pie XI et Hitler quand ils avaient appelé à l’extermination des communistes. Ceux qui avaient réclamé la mort au procès de Nguyên Ai Quôc quand il demandait le droit de l’Indochine à disposer d’elle-même, ceux qui avaient applaudi à l’exécution publique du professeur Nguyen Thâi Hoc qui proclamait l’indépendance de l’Annam, tous ceux qui lisaient Paul Chack, J. -P Maxence et L. -F. Céline, qui riaient en voyant dans les journaux les dessins de Carb : « Oust ! La France n’est plus une patrie pour les sans-patrie ! » La statue de la Liberté à New York brandissant un chandelier à sept branches, légendée : « Oncle Sem » !
Maintenant, leur monde s’était écroulé, émietté, il avait été réduit à une eau de canal. Maintenant, ils étaient condamnés à errer comme des ombres, à leur tour, sans rien espérer, sans autre nourriture que les épluchures et les racines verdies, comme s’ils mangeaient la terre, le charbon et le fer, dans cet hiver interminable.
Le monde nouveau qu’ils appelaient n’était pas venu. Ils s’étaient crus de la race des seigneurs, descendants des maîtres et des Grands Mounes qui pliaient l’univers selon leurs désirs. La réalité avait à peine dessillé leurs yeux. Ils avaient été rendus à leurs noms de famille imaginaires, descendants de la « deuxième race ». Ils n’avaient pas compris encore tout à fait. Ils n’avaient rien vu venir.
Qu’est-ce qu’ils attendaient encore ? Pour quelques-uns, que l’Anglais détesté depuis la bataille du Grand Port, l’Anglais traître qui avait débarqué au Cap Malheureux et avait traversé les champs de cannes au Mapou en enveloppant les sabots des chevaux avec des chiffons pour mieux surprendre l’arrière-garde des Français au Port Louis, l’Anglais fourbe de Mers el-Kébir qui avait réduit à néant la flotte française sans lui laisser une chance, qui avait refusé de se battre au réduit de Dun-kerque, qu’il tombe enfin de son trône et courbe la tête comme eux-mêmes l’avaient courbée, et qu’il connaisse à son tour l’infamie de l’étendard noir et rouge orné de sa sinistre araignée !