« Ici, je mettrai mon vieux rocking-chair, ce sera comme sous la varangue, et quand il pleuvra je regarderai les gouttes piquer l’eau du bassin. Il pleut beaucoup à Paris… Et puis j’élèverai des crapauds, juste pour les entendre annoncer la pluie…
— Qu’est-ce qu’ils mangent, les crapauds ?
— Des moucherons, des papillons de nuit, des mites. Il y a beaucoup de mites à Paris…
— Il faudra des plantes aussi, des plantes plates, qui font des fleurs mauves.
— Oui, des lotus. Plutôt des nymphéas, les lotus mourraient en hiver. Mais pas dans le bassin rond. J’aurai un autre bassin pour les crapauds, au fond du jardin. Celui-là, le bassin miroir, je veux qu’il reste aussi lisse qu’une assiette pour que le ciel se regarde. »
L’idée fixe de Monsieur Soliman, seule Éthel pouvait la comprendre. Quand il avait vu les plans de l’Exposition, il avait tout de suite choisi le pavillon de l’Inde, et l’avait acheté. Il avait balayé les projets de son neveu. Pas d’immeuble sur son terrain, pas question de toucher à un seul arbre. Il avait fait planter les paulownias, les coculus, les lauriers d’Inde. Tout était prêt pour accueillir sa folie.
« Moi, je n’ai pas vocation à être tenancier. »
Pour contrer les projets d’Alexandre, il avait fait d’Éthel sa légataire. Évidemment elle n’en a rien su. Ou peut-être qu’il le lui a dit, un jour. C’était peu de temps après sa visite à l’Exposition. Les pièces détachées du pavillon de l’Inde française commencèrent à s’accumuler dans le jardin de la rue de l’Armorique. Pour les protéger de la pluie, Monsieur Soliman les a recouvertes d’une grande bâche laide et noire. Puis il a emmené Éthel jusqu’à la palissade qui masquait le jardin. Il a ouvert le cadenas de la porte, et elle a vu ces piles noires qui luisaient au fond du terrain, elle est restée pétrifiée.
« Tu sais ce que c’est ? a finassé Monsieur Soliman. — C’est la Maison mauve. » Il l’a regardée avec admiration.
« Eh bien, tu as raison. » Il a ajouté : « La Maison mauve, ça sera donc son nom, c’est toi qui l’as trouvé. » Il serrait sa main, et elle croyait voir déjà le patio, les galeries, et la vasque miroir, qui reflétait le ciel gris. « Ça sera à toi. Rien qu’à toi. »
Mais il n’en a plus reparlé. De toute façon, Monsieur Soliman était comme ça. Il disait quelque chose une fois, et il ne le répétait jamais.
Il avait longtemps attendu. Peut-être trop longtemps. Peut-être qu’il préférait rêver à ce qui serait plutôt que l’entreprendre. Les pièces détachées de la Maison mauve restaient sous leur bâche de tarpaulin, au fond du jardin, et les ronces commençaient à les envahir. Mais Monsieur Soliman emmenait toujours Éthel religieusement, au moins une fois par mois, sur le terrain. En hiver, les arbres alentour étaient nus, mais ceux qu’avait fait planter Monsieur Soliman résistaient. Le coculus et les lauriers d’Inde formaient des panaches de feuilles vert sombre, qui évoquaient l’entrée d’une forêt plutôt qu’un jardin de ville. Le terrain voisin appartenait à un certain M. Conard, cela ne s’invente pas. C’était un des plus anciens habitants du quartier, fils de celui qui avait ouvert la rue en 1887. Il se croyait investi d’une autorité, un jour il a pris à partie Monsieur Soliman : « J’ai constaté que, du fait du feuillage de vos arbres exotiques, mes cerisiers sont à l’ombre entre midi et trois heures. »
Le grand-oncle d’Éthel avait eu cette réponse foudroyante : « Eh bien moi, Monsieur, je vous emmerde. » C’était la première fois qu’Éthel entendait cette expression, rapportée par son père qui s’esclaffait. Que l’oncle pût avoir un langage de charretier ou plutôt de soldat (c’était le commentaire d’Alexandre) avait ravi Éthel. En même temps, elle savait qu’elle ne pourrait pas prononcer ces mots, surtout devant celui qui les avait dits. Mais c’était bien ainsi.
Avant même que les travaux de la Maison mauve aient pu commencer, Monsieur Soliman est tombé malade. La dernière fois qu’Éthel est allée avec lui sur le terrain, elle a vu une chose étrange. La végétation folle qui avait envahi le jardin avait été tondue à ras, et la bâche de tarpaulin dégagée des ronces. Sur la porte en bois donnant sur la rue, un panneau affichait le permis de construire. Il précisait, elle ne l’a pas oublié : « Construction d’une maison d’habitation en bois, sans étage. » Monsieur Soliman avait dû se battre contre son ennemi Conard, qui s’opposait à ce projet susceptible, à ce qu’il disait, d’attirer les termites dans Paris. Mais l’appui de l’architecte qui avait conçu le bungalow, un certain Perotin, avait convaincu le service de l’urbanisme, et le permis avait été donné.
Sur le terrain mis à nu, des piquets avaient été plantés et, entre ces piquets, un réseau de ficelles traçait les plans de la maison. Ce qui avait étonné Éthel, c’étaient des traits de couleur mauve marqués sur la terre. De la craie, dont les ficelles étaient enduites, qui en frappant le sol avaient laissé ces traces. Monsieur Soliman avait montré à Éthel comment on imprimait ces marques. Du bout de la canne, en soulevant la corde, puis la relâchant, avec le bruit d’un arc qu’on détend. Cela a fait un dzing ! profond, incrustant encore un peu de poudre mauve dans la terre.
C’était la dernière fois. C’est le souvenir qu’Éthel a gardé, comme si la lumière douce qui éclairait l’intérieur de la Maison mauve avait teinté jusqu’à la poudre de craie marquée sur le sol du jardin.
Cet hiver-là, quand Éthel est entrée dans sa treizième année, Monsieur Soliman est mort. D’abord il a été malade. Il étouffait. Il était couché tout de son long sur son lit, dans la chambre de son appartement du boulevard du Montparnasse. Elle l’a vu très pâle, un visage mangé de barbe, ses yeux sans expression, et elle a eu peur. Il a grimacé, il a dit : « C’est difficile de mourir… c’est long, c’est long. » Comme si elle pouvait comprendre. En revenant, elle a répété à sa mère ce qu’avait dit Monsieur Soliman. Mais sa mère n’a rien expliqué. Elle a seulement soupiré : « Il faut bien prier pour ton grand-oncle. » Éthel n’a pas prié, parce qu’elle ne savait pas quoi demander. Qu’il meure vite, ou qu’il guérisse ? Elle a seulement pensé à la Maison mauve, en souhaitant que Monsieur Soliman ait assez de temps pour la faire sortir de sa bâche de toile goudronnée et bâtir sur les traces.
Mais il avait plu beaucoup en octobre, et elle a pensé que les traces s’étaient effacées. C’est peut-être à cet instant qu’elle a compris que son grand-oncle allait mourir.
Xénia
Éthel ne se souvient plus de la première fois où elles se sont rencontrées. Peut-être à la boulangerie de la rue de Vaugirard, ou bien devant le lycée de filles de la rue Marguerin. Elle revoit la rue très grise, du gris de Paris quand il pleut, un gris qui envahit tout et entre au fond de vous jusqu’à en pleurer. Son père a coutume de se moquer du ciel de Paris, de son soleil pâle. « Un cachet d’aspirine. Un pain à cacheter. » Le soleil de Maurice, ça doit être autre chose.
Dans tout ce gris, elle était une tache blonde, un éclat. Pas très grande pour son âge, une douzaine d’années, peut-être plus déjà. Éthel n’a jamais su l’âge réel de Xénia. Elle est née quand sa mère avait fui la Russie après la révolution. La même année son père est mort en prison, peut-être même qu’il a été fusillé par les révolutionnaires. Sa mère est allée de Saint-Pétersbourg vers la Suède, puis de pays en pays, jusqu’à Paris. Xénia a grandi dans une petite ville d’Allemagne près de Francfort. Ce sont les bribes d’histoire qu’Éthel a apprises, et d’ailleurs, pour ne pas oublier, elle a ouvert un petit carnet sur la première page duquel elle a écrit, un peu solennellement : « Histoire de Xénia jusqu’ici. »