— « Star, la première fois que je t’ai vue, j’ai pensé que tu avais dix-huit ans. Quand tu t’es approchée, j’ai un peu augmenté mon évaluation. Maintenant, je te regarde de près, et sans te faire de cadeau… je ne peux pas te donner plus de vingt-cinq ans. Et cela, parce que tu as les traits mûrs. Quand tu ris, tu ne parais pas vingt ans ; quand tu minaudes, que tu es intimidée, ou que tu découvres avec joie une poupée, un petit chat ou n’importe quoi, tu ne parais plus alors que douze ans. Au-dessus du menton du moins car, en dessous, tu ne peux pas paraître moins de dix-huit ans. »
— « Des dix-huit ans plantureux, » ajouta-t-elle. « Vingt-cinq ans, – d’après les normes terrestres, – c’est exactement à cet âge que j’ai été traitée. L’âge où une femme s’arrête de grandir et commence à agir. Oscar, l’âge apparent donné par le traitement de Longue-Vie est une question de choix. Pense seulement à Oncle Joseph, celui qui se fait parfois appeler le comte de Cagliostro. Il s’est fait traiter à trente-cinq ans, car il dit qu’auparavant on n’est jamais qu’un gamin. Rufo, lui, préfère paraître plus âgé. Il dit que cela lui réserve des marques de respect, que cela lui épargne des chamailleries avec les hommes plus jeunes… ce qui lui permet de procurer quand même des surprises aux jeunes hommes qui lui cherchent des noises car, comme tu le sais, le grand âge de Rufo se voit surtout au-dessus du menton. »
— « Et peut-être aussi des surprises aux femmes plus jeunes, » insinuai-je.
— « Avec Rufo, on ne peut jamais savoir. Mais je n’ai pas fini de tout te dire, mon chéri. Une partie du traitement consiste aussi à apprendre au corps à se restaurer lui-même. Les leçons de langues que tu as suivies ici n’étaient pas réellement des leçons de langues vivantes mais elles étaient données par un hypnothérapeute qui attendait que ton esprit soit endormi pour donner une leçon à ton corps, après ta leçon de langues. Une partie de l’âge apparent est aussi donnée par la thérapeutique cosmétique, – Rufo pourrait très bien ne pas être chauve, – mais l’âge est surtout sous le contrôle de l’esprit. Quand tu as décidé de l’âge que tu aimerais avoir, on peut alors commencer à l’imprimer. »
— « Il faudra que j’y pense. Je ne tiens pas à paraître beaucoup plus vieux que toi. »
Elle parut ravie. « Merci, mon chéri ! Tu vois maintenant combien j’ai été égoïste. »
— « Comment ? Je n’ai pas saisi. »
Elle posa la main sur la mienne. « Je n’ai pas voulu que tu vieillisses et que tu meures, pendant que moi, je resterais jeune. »
Je lui jetai alors un regard perçant : « Fichtre ! c’était ça, ton égoïsme, n’est-ce pas ? Tu pouvais cependant me faire vernir et me garder dans ta chambre à coucher, comme ta tante. »
Elle fit une drôle de tête. « Tu n’es qu’un méchant. Elle ne les a pas fait vernir. »
— « Star, je n’ai vu aucun de ces cadavres embaumés ici ? »
Elle parut surprise : « Mais cela se passait sur la planète où je suis née. Dans cet univers, mais sur une autre étoile. Un coin très joli. Je ne t’en ai jamais parlé ? »
— « Star, ma chérie, tu ne m’as presque jamais parlé de rien. »
— « Je suis désolée, Oscar. Je ne tiens pas à te faire de surprises, pourtant. Il faut me poser des questions. Ce soir. Demande n’importe quoi. »
Je réfléchis un instant. Il y avait une chose que je m’étais demandée, quelque chose qui manquait. Mais peut-être les femmes de cette partie de la race avaient-elles un autre rythme. Et je n’avais pourtant jamais pensé que j’avais épousé une grand-mère… de quel âge ? « Star, serais-tu enceinte ? »
— « Pourquoi ? mais non, mon chéri. Oh ! voudrais-tu que je le sois ? Veux-tu que nous ayons un enfant ? »
J’hésitai, essayant d’expliquer que je n’étais pas certain que la chose soit possible… mais peut-être l’était-elle ? Star sembla troublée. « Je vais encore te surprendre. Mais je ferais mieux de tout te dire. Oscar, je n’ai pas été élevée dans plus de luxe que toi-même. J’ai eu une enfance agréable, dans une famille de fermiers. Je me suis mariée jeune, avec un simple professeur de mathématiques, qui avait la lubie de faire des recherches sur les géométries conjecturales et optionnelles. Je veux parler de la magie. Trois enfants. Tout allait parfaitement bien pour mon mari et moi jusqu’à… ma nomination. Il ne s’agissait pas alors de sélection, juste une nomination pour un examen et pour un éventuel entraînement. Il savait que j’étais génétiquement candidate quand il m’avait épousée, mais je n’étais qu’une parmi des millions. Cela ne lui avait pas paru important.
« Il aurait voulu que je refuse. J’ai failli le faire. Quand j’ai cependant accepté, il… oui, il a « envoyé promener mes chaussures ». Là-bas, cela se fait dans les règles, il a fait paraître une annonce pour faire savoir que je n’étais plus sa femme. »
— « Il a vraiment fait cela ? Cela t’ennuierait-il que j’aille le chercher pour lui briser les bras ? »
— « Mon chéri, mon chéri ! Cela s’est passé il y a tellement longtemps, et si loin ; il y a longtemps qu’il est mort. Cela n’a pas d’importance. »
— « De toute manière, il est mort. Tes trois gosses… l’un d’eux est le père de Rufo ? Ou bien sa mère ? »
— « Pas du tout. Celui-là, c’était plus tard. »
— « Quoi ? »
Star prit une profonde inspiration : « Oscar, j’ai eu environ une cinquantaine d’enfants. »
Comme ça ! Cela faisait trop de surprises d’un seul coup, et je crois que je l’ai montré car la figure de Star sembla s’assombrir. Et elle se mit à m’expliquer.
Quand elle fut nommée héritière, on procéda à des changements sur elle, des changements chirurgicaux, biochimiques et endocriniens. Rien d’aussi radical que la castration, et dans des intentions différentes et par des techniques beaucoup plus subtiles que les nôtres. Le résultat avait cependant été que quelque deux cents minuscules morceaux de Star, – des ovules vivants et latents, – avaient été mis en réserve à une température proche du zéro absolu.
Environ une cinquantaine avaient été fécondés, surtout par des empereurs morts depuis longtemps mais « vivants » cependant par leur semence emmagasinée, – sortes de spéculation génétique pour produire un ou plusieurs futurs empereurs. Star ne les avait pas portés : le temps d’une héritière est trop précieux pour cela. Elle n’avait pas même vu la plupart d’entre eux ; le père de Rufo avait été une exception. Elle ne me le dit pas mais je pense que Star avait voulu avoir un enfant auprès d’elle pour jouer avec lui et pour l’aimer… jusqu’aux cinq premières épuisantes années de son règne, jusqu’au moment où la Quête pour l’Œuf ne lui laissa pas le moindre temps libre.
Ce changement avait un double but : obtenir quelques centaines d’enfants de la race stellaire, à partir d’une seule femme, et donner sa liberté à la mère. Par suite d’une sorte de traitement endocrinien, Star avait été libérée du cycle menstruel mais restait toujours jeune, à tous points de vue – sans pilules ni injections d’hormones ; d’une manière permanente. Elle était tout simplement une femme en bonne santé qui n’avait jamais ses « mauvais jours ». Ce n’était d’ailleurs pas fait pour lui assurer du confort mais pour être certain que son jugement en tant que Juge Suprême ne serait jamais compromis par son état glandulaire. « Et c’est très intelligent, » me dit-elle avec sérieux. « Je me rappelle qu’il y avait certains jours où j’aurais sans raison cassé la tête de mon meilleur ami, pour fondre ensuite en larmes. On ne peut pas se montrer juste quand on est dans cet état-là. »