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– …?

– Et s’il y avait autre chose, dans cette boîte? Quelque chose de très précieux pour elle? Quelque chose que son agresseur venait spécialement chercher?

– Pour l’instant ce n’est qu’un simple cambrioleur qui a manqué de sang-froid.

– Je crois qu’on peut trouver mieux.

Louis dit ça sans la moindre nuance d’ironie. Au contraire, on sentait chez lui comme un souci de rigueur, un désir de bien faire.

– Vous avez vécu avec elle pendant dix ans. On vous écoute.

Un rayon de soleil tapait sur le dossier d’un fauteuil. Louis s’y installa et ses yeux se crispèrent sous la lumière.

– Lisa avait le plus léger sommeil du monde, un type n’aurait jamais pu mettre à sac cet appartement sans qu’elle s’en aperçoive. Elle l’a vu faire. Il n’avait pas les clés, c’est elle qui l’a laissé entrer.

– Continuez.

– Ce type a fait le même raisonnement que moi, il est venu cette nuit parce qu’il savait que son mari était en Espagne. Et à sept heures du matin on ne peut laisser entrer qu’un intime.

– Un amant?

– Pourquoi pas? Un amant, c’était son genre. Les deux dernières années de notre mariage elle a bien eu une liaison avec cet acteur qu’elle a fini par épouser.

– Qu’est-ce qu’il serait venu chercher dans cette boîte, l’amant?

– Nous pouvons envisager, pour l’instant, un ou deux cas de figure. Peut-être un troisième, mais plus tordu, donc négligeable. Imaginons que l’amant soit brusquement venu lui annoncer qu’il voulait mettre un terme à leur liaison. Mais Lisa est à mille lieues de s’en douter, elle veut enfin profiter de cette occasion inespérée de passer une nuit entière avec lui sans risquer une entrée en scène du mari. L’amant, lui, ne songe même pas à lui faire ce cadeau de rupture, il apparaît le plus tard possible, au petit matin, pour la mettre devant le fait accompli. Il a même pu se fendre d’une phrase du type: «J’aurais tellement aimé que tu sois ma maîtresse, mais je n’ai été que ton amant.» Le problème, c’est qu’il n’est pas encore tout à fait libre. Il doit récupérer ses lettres.

– Quelles lettres?

– Les lettres d’un romantisme effréné qu’il lui a écrites pendant le temps qu’a duré leur idylle. Elle adorait ça, il lui fallait ce genre de preuves pour se sentir aimée. Bien plus de valeur à ses yeux que des bijoux! Je sais de quoi je parle, c’est grâce à mes lettres que je l’ai eue. En ce temps-là, j’avais un beau brin de plume.

– Vous avez une idée de qui pouvait être cet amant?

– Aucune, mais c’était un homme marié. Condition sine qua non. Elle ne se serait jamais intéressée à un jeune soupirant qui aurait harcelée jusqu’à ce qu’elle soit libre. Seule l’ambivalence des situations l’excitait, le double adultère. L’acteur aussi était marié quand elle l’a rencontré. Et Lisa ne recrutait pas le premier venu, il lui fallait quelqu’un qui la valorise, quelqu’un de très en vue, le genre show-biz, vous me suivez?

– A peu près.

Louis aimait faire comme si l’insolite allait toujours de soi. Simple question de conviction.

– L’amant devait donc détruire ces lettres à tout prix, Lisa s’en serait servi à coup sûr. À force de vider les tiroirs, il finit par tomber sur la boîte en nacre. Hors de danger mais déjà nostalgique, il lui dit quelque chose comme: «Maintenant le plus dur reste à faire, Lisa, oublier jusqu’à ton existence, n’en faire qu’un vague souvenir, et puis, oublier le souvenir.» Ivre de rage, Lisa menace d’aller tout raconter à sa femme. Il panique, elle le gifle, il saisit le cendrier et…

Silence.

Le flic regarda un instant la boîte en nacre et demanda à Didier d’aller chercher un reste de café froid à la cuisine.

– Cette version des faits vous conviendrait mieux, monsieur Stanick?

Pour l’inspecteur, ça ne faisait aucun doute. Ce meurtre-là était d’une autre tenue, il préférait de loin un crime passionnel chez les rupins qu’un petit casse de morveux.

– Je ne sais pas, répondit Louis. J’aurais tellement aimé que le mystère de sa mort me donne enfin le secret de sa naissance.

– Qu’est-ce que vous voulez dire?

Didier réapparut, un fond de gobelet en main. Louis tira une cigarette de son paquet, l’inspecteur lui en demanda une, le temps d’installer un jeu de regards.

– Vous ne saviez pas que Lisa était une enfant trouvée?

Sans même qu’on le lui demande, Didier sortit son calepin et relut les notes communiquées par le Fichier central.

– C’est vrai. Lisa Colette, trouvée devant un hôpital à Caen, en 1957, elle avait deux ans.

– La D.D.A.S.S. jusqu’à ses seize ans, dit Louis. À l’époque le bruit courait qu’elle avait un frère, mais on ne l’a jamais retrouvé.

– Vous avez l’air bien plus au courant que tout le monde.

– Pourtant, elle se livrait si peu. Et son secret me rendait encore plus fou d’elle…

De plus en plus impatient, le flic lui demanda de poursuivre.

– Imaginez que son frère ait voulu reprendre contact avec Lisa.

– Pour de l’argent?

– Il se serait manifesté bien avant.

– Raisons sentimentales?

– … Quarante ans plus tard?

– Alors quoi?

– Il n’y a qu’une seule raison: il a besoin d’une greffe de moelle osseuse.

– Pardon?

– Cherchez-en une autre, vous verrez que c’est la seule qui fonctionne. Et seule sa sœur peut lui venir en aide.

– …?

– Mais une opération chirurgicale de cette importance ne passe pas inaperçue et Lisa ne veut plus de ce passé qui lui revient en pleine figure. Elle refuse tout net. Son frère s’accroche, il y va de sa vie. Ce matin, il tente sa dernière chance et vient la supplier. Elle refuse à nouveau de le sauver. Il se sait condamné, il mourra, mais une chose est sûre: cette garce ne lui survivra pas.

À la manière d’un alcoolique qui cherche à tout prix à ne jamais paraître ivre, le flic mettait un point d’honneur à cacher sa surprise devant les accents de sincérité de Louis. Didier, lui, restait les bras ballants et attendait les réactions de son aîné.

– Elle aurait condamné son propre frère?

– C’était le seul moyen de ne plus jamais le voir réapparaître.

– Vous nous décrivez un monstre.

– Il n’y a qu’eux pour déclencher les passions.

L’inspecteur commençait à regretter son enquête de routine. Surtout quand Louis ajouta:

– Tout bien réfléchi, j’ai autre chose à vous proposer.

Comme s’il s’y attendait, le flic leva les yeux au ciel et crispa le poing. Louis restait imperturbable. Sincère.

– Allez-y. Qu’on en finisse!

– À votre avis, inspecteur, qui peut avoir la peau d’un monstre?

– Un autre monstre, dit Louis.

Didier étouffa un soupir en le faisant passer pour un raclement de gorge.

– Vous vous souvenez de l’affaire André Carliers?

Aucune réaction de part et d’autre.

– Ce criminel de guerre traqué par toutes les polices, qui a disparu dans la région de Caen, en 1957? On n’a jamais retrouvé l’homme.

– Jamais entendu parler!

– Un jour, dans le sac de Lisa, je suis tombé par hasard sur une vieille coupure de presse qui relatait l’affaire. Ce n’était évidemment pas une coïncidence. Elle était la fille d’André Carliers.

L’inspecteur n’eut pas même le temps de manifester sa surprise.

– Elle le croyait loin, peut-être même mort, mais le fantôme finit par revenir. Pourquoi? Pour revoir une dernière fois sa tendre enfant avant de mourir? Pour la faire chanter? Ou, au contraire, pour lui léguer son trésor de guerre? Impossible à dire. Ce matin, elle laisse entrer chez elle cet homme qu’elle n’a jamais vu et qui l’a abandonnée. Après des retrouvailles dont on ne saura jamais rien, Lisa meurt des coups qu’il lui porte à la tête.