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— Huit ans ?

— Ouais… Y en avait même qui avaient six ans, avec nous. J’étais un des plus vieux, je crois.

— Et pourquoi ce gosse t’a-t-il dénoncé ?

— Je sais pas… Pour échapper à une correction, sans doute. J’ai morflé, ce soir-là. Mais comme je gagnais bien, ils ne m’ont pas tué.

Paul arrache un brin d’herbe, le roule machinalement entre ses doigts.

— Tu veux vraiment que je te raconte la suite ?

François a un bref instant d’hésitation. Oui, il veut tout connaître de ce passé. Même si ça doit lui déchirer les tripes.

Même si ça doit le conduire à haïr celui qui raconte.

— Oui, s’il te plaît.

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.
Un gros meuble à tiroirs […] Cache moins de secrets que mon triste cerveau. C’est une pyramide, un immense caveau, Qui contient plus de morts que la fosse commune. — Je suis un cimetière abhorré de la lune, Où comme des remords se traînent de longs vers Qui s’acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
Les Fleurs du mal, LXXVI, « Spleen »

Chapitre 18

— Continue, je t’en prie, répète François.

Paul soupire.

— Je te préviens, c’est pas vraiment une belle histoire !

— Je m’en doute ! répond Davin avec un sourire crispé. Continue, Petit…

Il arrive encore à l’appeler Petit. Étrange.

Paul soupire, François replie les jambes dans une position de défense avant le déluge.

Et c’est parti…

Le gamin replonge tête la première dans ses souvenirs. François saute dans l’abîme avec lui, il s’y croirait presque.

— Dans le squat, j’avais un copain, un très bon copain. Alexandru, il s’appelait. On avait le même âge, on était arrivés ensemble à Marseille. Lui, il venait de Craiova, dans le sud… On s’entendait vachement bien, tu vois ! Alors un jour, on a décidé d’échapper à Mihail et sa bande. On a mis les bouchées doubles pour ramasser le plus d’oseille possible et on a réussi à dissimuler le rab chaque jour. Comme j’avais fait la première fois, sauf que là, personne nous a balancés… Quand on a eu une somme correcte, on a filé. Un soir, on n’est pas rentrés au squat, on a quitté Marseille. Parce que si on était restés, Mihail nous aurait retrouvés et il nous aurait lynchés ! On a voyagé en stop jusqu’à Lyon. Une grande ville, l’endroit parfait pour passer inaperçus… On a dormi plusieurs nuits dehors et puis on a fini par se trouver un squat… Un bien à nous. Une petite maison abandonnée, tranquille. C’était une ruine, mais on y était bien.

— Vous viviez de quoi ?

— Comme à Marseille… On volait, on mendiait, mais cette fois, c’était pour nous. On se disait que quand on aurait suffisamment d’argent, on rentrerait en Roumanie. Moi, je voulais aller récupérer Marilena, Alex voulait retourner chez sa grand-mère… On est très vite passés à la vitesse supérieure, on a commencé les cambriolages. On avait rencontré un fourgue qui voulait bien nous acheter la marchandise… Ce salopard nous la prenait au rabais, mais bon… On n’avait pas trop le choix, tu vois !

— Oui, je vois, prétend Davin.

— Un soir, on s’est attaqués à une maison repérée en banlieue. On la surveillait depuis quelques jours et, apparemment, y avait personne. Une baraque pour les vacances, peut-être. Ou un vieux qu’était parti à l’hospice… C’était un peu délabré, mais on s’est dit qu’on pourrait y dénicher des trucs. Et surtout, c’était sans risque. Pas de voisin proche, pas de passage. Donc, on s’est pointés là-bas dans la soirée, on a pété une vitre au rez-de-chaussée… On a fait un petit tour, on était déçus parce qu’il n’y avait pas grand-chose d’intéressant. Alors on est montés à l’étage, et là, dans une pièce en bordel, on a découvert des trucs incroyables ! De la came, des flingues, des munitions… Même du liquide !

— Des armes ? répète François. Mais c’était quoi, cette baraque ?

— Attends, tu vas voir… Alex a goûté la came, moi j’y connaissais rien. Il m’a dit que c’était de l’héro. Il y avait du crack, aussi. Il a commencé à tout mettre dans son sac à dos et m’a dit d’aller inspecter le reste de la bicoque. Il y avait peut-être d’autres trésors ailleurs… On était surexcités !

— J’imagine, soupire Davin.

— Avec ce butin, on allait pouvoir se le payer notre billet retour pour le pays ! enchaîne Paul. En première classe, en plus… Je suis redescendu, j’ai visité d’abord la cave. Mais que dalle. Sauf un couteau, un beau couteau de chasse. Il me plaisait, alors je l’ai mis à ma ceinture. Ensuite, je suis remonté à la surface. Et là je suis tombé nez à nez avec un type qui venait d’entrer. Je savais pas si c’était un flic ou le proprio de la dope. J’ai pas cherché à savoir… Tout est allé très vite. J’ai essayé de me barrer en criant, pour qu’Alex m’entende. Le mec m’a rattrapé devant la porte, je me suis débattu… Et…

Paul s’arrête un instant pour allumer une Marlboro. François observe sa main. Elle ne tremble pas. Il avait espéré, pourtant.

— Et ?

Le jeune homme met un moment à raconter la suite. François ne le brusque pas.

— Je me suis débattu, j’ai attrapé le couteau que je venais de piquer… C’est allé très vite, je te dis. J’ai saigné le type, je lui ai planté la lame dans la gorge. C’est allé tellement vite, tu sais… Je voulais qu’une chose : m’échapper. Le mec était par terre avec la main sur le manche du poignard, en train d’agoniser… J’ai ouvert la porte, je me suis précipité mais il y en avait deux autres dehors, armés jusqu’aux dents. Ils m’ont forcé à me mettre à genoux, m’ont collé un revolver sur la nuque. Un des deux est allé porter secours à leur copain mais il était déjà mort… À ce moment-là, Alex a sauté du premier, les types l’ont vu passer dans le jardin. Il y en a un qui lui a couru après et moi je suis resté avec le flingue braqué sur ma tête. Je me rappelle que je me disais une seule chose : Alex, sauve-toi… Tire-toi ! J’ai entendu des coups de feu, j’ai prié. Prié pour Alex… Le type a fini par revenir, au bout de plusieurs minutes. Il a dit : J’ai pas pu le choper ce petit enculé ! Je sais pas où il est, il a disparu !… Son chef lui a ordonné d’aller vérifier à l’étage…

François est suspendu aux lèvres de Paul. Il a l’impression d’être sur le seuil de cette maison lugubre, un calibre sur la nuque. Il y est, mieux qu’au cinéma. Mieux que sur grand écran. Il revit la scène en direct…

… Pavel sent le canon du revolver appuyer sur ses cervicales. Il ne sait pas si Alexandru a eu le temps d’emporter le pactole dans sa fuite. Quelque part, malgré l’intense frayeur qui l’habite, il le souhaite. Qu’il ne meure pas pour rien, au moins. Il pense à Marilena, espère qu’Alex s’occupera d’elle.

Le type redescend de l’étage et annonce le désastre. Tout a disparu ou presque ; la came, le fric… Il ne reste que les armes, ou du moins une partie.