Bruno soupire. Il rend Pavel aux chiens de garde qui ressortent leurs crocs.
Le gamin tente de tenir.
Encore et encore.
Il sait qu’Alex s’est réfugié au squat, mais qu’il n’y restera pas. Juste le temps de récupérer le fric, les quelques affaires. Puis il partira. Car Alex est intelligent. Il a vu que Pavel était prisonnier, il sait que Pavel peut parler.
Pourtant, Pavel ne parle pas. Il encaisse.
Tenir… Laisser à Alexandru le temps de disparaître avec le magot.
Les deux molosses font des pauses. Bruno repose la question. Pavel regarde la pendule posée sur un guéridon. Il s’accroche aux aiguilles, il calcule.
Il a fallu au moins une heure pour rentrer au squat, et encore… Mieux vaut compter large. Là, ça fait une demi-heure qu’ils le torturent. En prenant bien soin de ne pas le tuer, bien sûr. Tenir encore un peu, Pavel.
Et s’il les envoyait sur une fausse piste ? Avoir un répit, gagner du temps. Il ne connaît pas bien Lyon, pas du tout le nom de ses rues. Tant pis, il invente, se souvient d’une adresse entendue à Marseille. Peut-être qu’ils ont cette rue-là, à Lyon aussi ?
— J’vais vous dire…
Bruno l’assoit sur une chaise.
— On t’écoute.
— C’est…
Il a du mal à parler, ses lèvres sont enflées.
— Rue Picasso… Une maison abandonnée… en ruine.
— T’as pas intérêt à me mentir, p’tit con, hein ?
— Non, monsieur !
Bruno se tourne vers ses clébards.
— Vous y allez et vous me ramenez la came.
— Qu’est-ce qu’on fait du gosse si on le trouve ?
Bruno n’a même pas besoin de répondre. C’est tellement évident. Les deux malabars s’en vont, Marco revient flairer les mollets de Pavel.
— Je le bute ?
— Non, rétorque Bruno. Il a peut-être menti… On peut encore avoir besoin de lui.
— Menti ? Tu rigoles… Avec ce qu’il s’est pris ! C’est qu’une petite merde.
— Laisse-le, pour le moment.
Pavel a glissé par terre. Même le sol lui paraît doux. Ça fait tellement de bien quand ça s’arrête… Son corps n’est plus qu’un hématome, une souffrance.
Les frères Pelizzari le traînent jusqu’à une pièce à côté, l’y enferment. Pavel n’a plus la force de chercher s’il y a une possibilité d’évasion. Il sombre, doucement. Dans un douloureux délire.
La porte s’ouvre, on le réveille. Il est soulevé avec force, ramené dans le grand salon du Vieux.
Marco affiche une sale gueule.
Une gueule de chien enragé.
— Tu nous as menés en bateau, petit fumier ! Y a pas de maison en ruine, rue Picasso ! Y a pas de maisons du tout !
Pavel consulte la pendule, Bruno intercepte son regard et comprend soudain son manège désespéré pour sauver son ami.
Deux heures sont passées, maintenant. Alex n’est plus là-bas. Du moins, il l’espère. Parce qu’il n’a pas la force de reprendre le combat de boxe à deux contre un.
Bruno le sait.
— Alors ? Tu vas nous dire, maintenant ?
Pavel se met à table. Sauf que le nom de la rue, il ne le connaît pas. Parce qu’il ne sait pas lire. À part quelques mots… Alors il explique, comme il peut. Avec ses dernières forces. Près d’une place où y a un garage ; ensuite, on tourne, et après, une grande rue avec un ferrailleur… À force de détails, un des types comprend. Il situe le quartier, puis la rue. Les deux sbires partent de nouveau.
L’aube se fige sur cette nuit d’horreur.
Pavel est toujours dans le salon. Silencieux, assis par terre, les poignets enserrés dans une corde brûlante, le dos contre le pied massif de cette table. Du sang coule de ses narines et de sa bouche.
Derrière lui, il entend la discussion entre le Vieux et ses fils. Ou plutôt, il la devine car ça bourdonne dans son crâne. Un véritable essaim de frelons. Il espère seulement qu’Alex a eu le temps de s’évaporer…
Le téléphone sonne, ce sont les larbins. Ils ne sont pas revenus, cette fois. Parce que le squat est loin.
Oui, c’est bien là. Sauf que le petit con de Roumain a pris ses affaires et s’est tiré.
Le vieux Gustave leur ordonne tout de même de planquer là, au cas où. Mais il a compris qu’il ne reverra sans doute jamais sa drogue et son fric.
Lourde perte.
Marc entre dans une rage folle. Il s’en prend de nouveau à Pavel, l’insulte, le frappe.
— Tu t’es bien foutu de notre gueule, enfoiré ! Il est parti où ton pote, hein ?! Réponds !
— Je sais pas, murmure Pavel… Maintenant, je sais pas…
— Saloperie de Rom !
— Pas Rom, Roumain ! hurle Pavel dans un dernier effort.
Marc s’acharne. Pavel répète inlassablement la même litanie.
Sais pas. Lui parti, sais pas où.
Brusquement, Bruno intervient.
— Ça suffit, Marco. Tu vois bien qu’il ne sait rien…
Le frère cadet lâche enfin sa proie agonisante.
— Alors je le tue ! vocifère-t-il.
Il prend un revolver, Pavel se souvient d’une prière que sa mère lui récitait parfois.
Le canon, juste en face de son visage. Le doigt qui appuie sur la détente…
— Ne le tue pas, ordonne soudain son frère.
— Quoi ?
— Lâche ce flingue.
Bruno vient vers Pavel, toujours cloué contre le pied de sa table.
— Comment tu t’appelles, mon garçon ?
— Pavel…
— Tu as quel âge, Pavel ?
— On s’en fout de son âge ! hurle Marco.
— Laisse parler ton frère ! exige Gustave.
Bruno remercie son père d’un regard avant de poursuivre.
— Tu as quel âge, Pavel ?
— Quatorze.
— Et tu es ici tout seul ?
— Suis parti de Marseille… avec mon copain.
Bruno retourne vers son père.
— Il me plaît, ce gosse ! Il a du cran, il n’a pas balancé son pote… Il a tué ce crétin de Georges d’un seul mouvement ! Je crois qu’il a un bon potentiel.
Pavel ignore la signification du mot potentiel. Il ne comprend pas ce qui se passe. Pourquoi son exécution est ainsi repoussée.
— Tu n’as pas tort, mon fils. Tu veux le récupérer, c’est ça ?
Marco proteste avec véhémence. Mais il est réduit au silence par ses aînés. Bruno est de nouveau face à Pavel.
— On va te laisser une chance, petit. Puisque tu nous as volés, on va te laisser la possibilité de nous rembourser.
— J’ai pas d’argent, monsieur…
Le Vieux rigole, Bruno aussi.
— On te laisse en vie et tu bosses pour nous, jusqu’à ce que tu nous aies remboursés… Ou alors, on te met une balle dans la tête, maintenant. À toi de choisir, Pavel. Tu comprends ce que je te dis ?
— Oui…
— Alors, qu’est-ce que tu décides ?
— Je vais vous rembourser, m’sieur.
— Parfait.
Bruno semble satisfait, Marco assassine Pavel du regard. Gustave se lève, fatigué.
— Bruno, puisque ce gamin te plaît, c’est toi qui vas t’en charger. Vois pour quoi il est doué et fais-en quelqu’un.
Chapitre 19
Fais-en quelqu’un.
Transforme ce gosse en machine à tuer.
Paul s’arrête de parler. Durement éprouvé par ce flash-back, sans doute. Même si sa voix n’a pas flanché.