Il y va franchement. Oubliant ses grands principes, il fond littéralement en larmes. François le reçoit contre son épaule. Ces sanglots le touchent, jusqu’à des profondeurs inattendues.
— Ça va aller, Petit…
Paul pleure longtemps. Il y a cette émotion intense à sortir, d’une façon ou d’une autre. Il y a un passé de souffrances à évacuer, une vie entière à rebâtir. Sur des cendres, des ruines. Réveil douloureux à en mourir.
François cherche les mots pour l’aider.
Il se souvient de son surnom dans le milieu, a vu la Sainte Vierge briller à son cou.
Lui n’y croit pas, mais c’est sans importance.
— Tu sais Paul, Satan était un ange. Le premier des anges, même ! Et le plus beau, aussi… Comme tous les anges, il avait une mission à remplir sur Terre… Dieu l’aurait envoyé parmi les hommes pour leur insuffler les énergies négatives. La haine, la jalousie, la colère, la violence, l’avarice… Pour tenter les hommes et leur apprendre justement à résister à toutes ces tentations néfastes. Pour forger leur libre arbitre. Mais Lucifer, à force d’inspirer cela aux hommes, aurait fini par pécher… Alors, Dieu l’aurait précipité aux Enfers… Mais Il lui a déjà pardonné ! Et au moment du Jugement dernier, Satan reprendra sa place auprès du Seigneur… Tu vois, Petit, Satan était un ange… Et il le redeviendra.
Chapitre 20
Une pièce exiguë qui rapetisse à vue d’œil.
Non, c’est François qui décrit des cercles de plus en plus serrés. Toupie neurasthénique qui va finir par creuser des tranchées dans la moquette.
Déjà trois heures qu’il espère le retour de Paul.
Et s’il ne revenait jamais ?
Cette hypothèse effrayante le cloue sur place. Il imagine que son ami l’a abandonné. Ou pire, qu’il est mort.
Pourquoi une telle peur de le perdre ? Quel lien étrange peut bien les unir ?
Mais le gamin reviendra. Il ne peut continuer seul. Il reviendra, forcément.
François allume une cigarette, ouvre la fenêtre. Le mistral le télescope de plein fouet ; un souffle violent décoiffe Marseille.
Puis il décide enfin d’allumer son téléphone portable, se sentant soudain assez fort pour écouter ses messages.
Comme il s’y attendait, il a reçu un nombre d’appels impressionnant. Et depuis la veille, quelqu’un a essayé de le joindre une bonne dizaine de fois en numéro caché.
Davin s’assoit sur le lit et inspire un bon coup.
Entendre la voix de Florence lui démonte le cœur en pièces détachées. Il retient quelques larmes qui s’éteignent au fond de ses yeux puis il efface tout, ne laissant à personne la moindre chance de le poursuivre. De le rattraper. De l’attacher.
Au moment de supprimer le dernier message de Florence, il hésite. Ne rien garder ? Pas même un témoignage de son passé, pas même le timbre de sa voix ?
Comment pourrait-il la gommer si vite de sa vie ? Non, de ce qu’il reste de sa vie, nuance. Serait-il déjà aussi froid que la mort ? Encore un effet malin de la tumeur maligne…
À moins que… L’aimait-il tant que ça, finalement ? L’aimait-il passionnément ?
Les questions reviennent l’assaillir, règlement de comptes avec lui-même, avec son passé. Puisqu’il n’a plus d’avenir.
Son couple, ses douze années de vie commune avec Florence défilent en accéléré dans sa mémoire. Les moments heureux, le désir, le plaisir. Les crises inévitables, les disputes, les conflits. La patine des années, la routine insidieuse. Les habitudes rassurantes.
Il cherche la vérité sur cette histoire, leur histoire ; il mène son enquête personnelle, essayant, peut-être pour la première fois de sa vie, d’être honnête envers lui-même. Tant pis si ça doit lui faire mal.
Cruelle introspection.
Complices, ils se nourrissaient l’un de l’autre ; comptaient l’un sur l’autre, l’un pour l’autre.
Oui, mais…
Il pouvait respirer librement lorsqu’elle était loin de lui et pouvait passer des heures entières sans penser à elle.
Aurait-il donné sa vie pour elle ? Aurait-il succombé au chagrin si elle l’avait quitté ou trahi ?
Non.
Il adorait être avec elle, paraître avec elle. Elle était une victoire, un accomplissement, une réussite. Une sorte de trophée.
Son cœur saigne, abondamment.
L’aimait-il vraiment ou s’aimait-il à travers elle ? Un peu des deux.
C’est encore plus terrible de s’avouer ça. Pourtant, c’est d’une effrayante banalité.
Oui, il l’aimait, beaucoup. Mais il parvient à vivre sans elle.
À mourir sans elle.
Double culpabilité, deux fautes à porter. Le fait de l’avoir tuée. Et celui de ne pas assez la pleurer.
Il réalise que dans sa vie, il n’a pas connu de réelle passion. Mais combien ont la chance d’en vivre une ?
Pas moi, en tout cas. Et maintenant, il est trop tard.
Il se transforme brusquement en banquise déserte. Un corps et un esprit abandonnés où souffle un blizzard glacial et mortel.
Il appuie sur la touche fatidique, la voix de Florence sombre à tout jamais dans le néant.
Il retourne devant la fenêtre, ferme les yeux.
Et la douleur revient, doucement.
Inévitablement.
Il sait à peu près ce qui l’attend. Il sait…
Les effets dévastateurs de la tumeur sur son cerveau. Devenir un légume, perdre ses moyens, sa mémoire, ses fonctions vitales.
Il sait qu’il ne connaîtra aucun répit.
Qu’il ne reconnaîtra plus personne.
Il sait.
Que la douleur sera de plus en plus forte pour, un jour, ne plus jamais le lâcher.
Que le calvaire ne fait que commencer.
Qu’il aura tout le temps de se voir partir. De se voir périr.
François rouvre les yeux sur le présent. Il entend des gens passer dans la rue. Des gens qui parlent, qui rient. Sans imaginer que trois étages au-dessus d’eux, un homme lutte contre la peur à l’état brut.
La peur de mourir.
Mais, surtout, la peur de souffrir.
Alors, il pense à Paul. Essaie de ne penser qu’à lui. Au moment où il passera la porte et lui adressera un sourire.
Ça fait deux jours qu’ils se terrent dans cette chambre, au troisième étage d’un hôtel anonyme et sans aucun charme, non loin de la Canebière.
Paul a mis du temps à contacter son pote. François a ainsi découvert qu’il s’agissait du fameux Alexandru. Ce jeune Roumain qui, au lieu de retourner sur ses terres natales, a élu domicile à Marseille après s’être affranchi du joug de Mihail.
En lui élargissant le sourire jusqu’aux oreilles.