Chris resta contempler les nuages pendant que les autres entraient chercher Cirocco. Puis il entendit un bruit de verre brisé et celui d’un lourd objet heurtant le sol. Quelqu’un cria. Un bruit de pieds grimpant précipitamment un escalier, suivi de celui, bizarre, des sabots d’une Titanide foulant un tapis. Au bout d’un moment une porte claqua et les bruits cessèrent. Il continua de regarder la brume.
Gaby sortit, tenant un linge mouillé contre son visage.
« Eh bien, j’ai comme l’impression qu’il va nous falloir un jour de plus pour la remettre sur pied. » Elle s’arrêta près de Chris, reprenant son souffle.
« Ça va pas ?
— Je suis bien, mentit Chris.
— C’était sacrément malin, ce qu’elle a fait, dit Gaby. Elle a appelé Titanville grâce à une radio-graine dissimulée. Personne ne sait ce qu’elle a raconté ; sans doute qu’elle avait des ennuis car elle a demandé à un ami de venir d’un coup de saucisse l’attendre près de la route. Le brouillard était son œuvre. Elle a dit à Gaïa qu’elle avait besoin d’une couverture. Elle s’est éclipsée pour rejoindre la Titanide qui l’a conduite ici. Elle y est depuis trois revs, ce qui est amplement suffisant pour boire un bon coup. Alors il va nous falloir… eh ! tu es sûr que ça va bien ? »
Il n’avait plus le temps de lui répondre. La brume reculait comme une vague monstrueuse. En dessous se cachaient des bêtes immondes. Il pouvait les entendre. Lorsqu’il tendit le bras à l’aveuglette, sa main saisit le bras noirci d’un pâle moribond gémissant dont la bouche grouillait de vers et qui cherchait à l’attirer…
Il se mit à hurler.
20. Reprise
Robin leva les yeux lorsque Gaby la rejoignit sous le porche. Elle s’était assise sur les marches pour lire un manuscrit jaunissant découvert dans le bureau de Cirocco. C’était un travail fascinant, la description des interactions de la flore et de la faune et celle d’organismes à proprement parler indéterminés et qui vivaient tous dans un rayon d’un kilomètre autour de l’Atelier de Musique. Ce n’était pas un traité scientifique et l’écriture avait une économie de style que Robin trouvait merveilleusement lisible. Le manuscrit était posé sur un bureau à cylindre près d’une étagère contenant une douzaine d’ouvrages tous signés par C. Jones.
« Comment se portent les patients ? » demanda Robin. Gaby avait l’air hagard. Sans doute n’avait-elle pas dormi depuis leur halte près du fleuve… Cela remontait à quand ? Deux décarevs ? Trois ? Peut-être même alors n’avait-elle pas dormi non plus.
« Erreur, dit Gaby en s’asseyant à ses côtés. C’est : comment se porte ta patience, qu’il faut demander. »
Robin haussa les épaules. « Je ne suis pas pressée. Je me cultive. Je n’imaginais pas que la Sorcière puisse écrire si bien. »
Gaby écarta de son visage une mouche imaginaire, l’air amer.
« J’aimerais que tu cesses de l’appeler la Sorcière. C’est lui donner trop de responsabilités. Elle n’est qu’un être humain, comme toi.
— Je le sais… peut-être que tu as raison. Je ne le ferai plus.
— Euh, je n’avais pas l’intention de t’engueuler. » Elle laissa son regard errer sur la pelouse. « Les patients se portent aussi bien que possible. Chris a cessé de hurler mais il est toujours recroquevillé dans un coin. Valiha ne parvient pas à le faire manger. Rocky est bouclée dans sa chambre. Toute la gnôle est passée par-dessus bord, autant que je sache. Évidemment, avec un ivrogne on n’est jamais sûr : elle peut en avoir planqué n’importe où. » Elle mit son visage dans les mains, comme pour se reposer un moment. Mais Robin vit sa bouche se tordre et elle entendit un gémissement pitoyable. Gaby pleurait.
« Je l’ai fait enfermer dans sa chambre, parvint-elle à dire entre deux hoquets. Je n’arrive pas à y croire. Je n’arrive pas à croire que les choses en soient là. Lorsqu’elle me voit, elle m’injurie. Elle crache tripes et boyaux, tremble et transpire et je ne peux rien y faire. Je ne peux pas l’aider. »
Robin était mortifiée. Elle ne savait que faire, tant la situation était invraisemblable : être assise aux côtés d’une femme universellement respectée et la voir ainsi fondre en larmes. Elle se sentait encombrée par ses mains, et feuilletait les pages du manuscrit posé sur son ventre ; elle cessa lorsqu’elle s’aperçut qu’elle était en train de le déchiqueter.
Avec un choc, elle repensa au moment où elle avait pleuré devant Hautbois. Évidemment, ce n’était pas pareil. D’ailleurs, Hautbois l’avait dit et elle n’avait pas tardé à s’en rendre compte. Mais la Titanide n’était pas non plus restée à ne rien faire.
En hésitant, Robin passa le bras sur l’épaule de Gaby. Gaby réagit, apparemment sans honte, en enfouissant son visage au creux de l’épaule de la jeune fille.
« Ça va aller mieux, dit Robin.
— Je l’aimais tant, gémit Gaby. Je l’aime toujours. Quelle dérision ! Au bout de soixante-quinze ans, je l’aime toujours. »
Gaby souleva la tête de Cirocco pour approcher un verre de ses lèvres.
« Bois ça. C’est bon pour ce que tu as.
— Qu’est-ce que c’est ?
— De l’eau, pure et fraîche. Il n’y a rien de meilleur au monde. »
Les lèvres de Cirocco étaient décolorées et son visage gris et moite. Gaby pouvait sentir l’humidité de ses cheveux emmêlés tandis qu’elle la soutenait avec une main passée derrière la tête. Elle avait une bosse, qu’elle s’était faite en heurtant le montant de cuivre à la tête du lit.
Elle goûta du bout des lèvres, puis se mit à boire avec bruit.
« Eh, eh, pas trop à la fois ! Tu n’as pas pris grand-chose ces derniers temps.
— Mais j’ai soif, Gaby, gémit Cirocco. Écoute, mon chou, je n’te crierai plus après. Je regrette de l’avoir fait. » Sa voix prit un ton enjôleur. « Mais écoute, chérie, je ferais à peu près n’importe quoi pour boire un coup. Rien qu’en souvenir du bon vieux temps…»
Gaby prit entre ses deux mains serrées le visage de Cirocco, amenant sur ses lèvres une moue qui aurait pu être comique en d’autres circonstances. Cirocco se débattit, les yeux rougis et terrorisés. Elle était de loin plus lourde que Gaby mais semblait avoir perdu toute velléité combative.
« Non, dit Gaby. Ni aujourd’hui, ni demain. Ne sachant pas si je serais capable de continuer à dire non, j’ai vidé tout l’alcool qui était dans la maison, alors ne te fatigue pas à m’en demander, vu ? »
Les larmes perlaient au coin des yeux de Cirocco mais, en y regardant de plus près, Gaby y découvrit avec horreur un soupçon de ruse. Ainsi donc elle avait une cachette, une réserve en cas d’urgence. En tout cas, elle n’était pas dans cette pièce. La porte devait rester verrouillée.
« D’accord. Je me sens mieux. Je serai sur pied sous peu et j’en ai terminé avec la boisson. Tu verras.
— Ouais. » Gaby détourna le regard puis se contraignit à la regarder de nouveau. « Je ne suis pas montée pour entendre des promesses. Pas de cet acabit. Je voulais savoir si tu étais toujours avec nous. Avec moi.