— Puisque tu me l’as proposé, si, je le pourrais. Mais je dois venir. »
Gaby n’avait nulle intention de la questionner plus avant.
« Ne restent donc comme indécis que Rocky et Cornemuse. Parfait. Ramassez vos affaires. On se retrouve devant le porche dans une rev. »
Sombre départ.
Les nuages qui depuis deux hectorevs s’étaient brisés contre la falaise du Machupichu envoyaient maintenant leurs filaments jusqu’au-dessus de l’Atelier de Musique. Le faisceau de lumière céleste était masqué. La grande maison blanche se dressait silencieuse dans la pénombre, vidée de toute vie. À l’intérieur, Gaby finissait de boucler les volets. On avait regarni les sacoches des Titanides. Il ne restait plus grand-chose à faire, pourtant Gaby s’agitait comme un vacancier inquiet d’avoir oublié quelque chose. Chris et Robin sentaient bien qu’elle espérait voir Cirocco faire son apparition mais ni l’un ni l’autre n’y croyait.
Un éclair jaillit entre les pics jumeaux de la retraite montagneuse de Cirocco. Les Titanides n’eurent aucune réaction mais Chris et Robin s’agitèrent nerveusement. Chris mit un pied sur la main de Valiha et lui grimpa sur le dos. Robin chevaucha Hautbois. Tous attendaient.
Gaby sortit et sauta sur Psaltérion. Elle jeta un dernier regard sur la maison, à l’instant même où tournait le bouton de la porte. Cirocco sortit, pieds nus, vêtue de sa couverture rouge. Elle était blême et faible. Elle descendit les marches avec précaution et se dirigea vers Psaltérion et Gaby. Elle avait levé les mains au-dessus de la tête.
« Je n’ai rien emporté. Vérifie toi-même.
— Je ne vais pas te fouiller, Rocky.
— Oh. » Elle n’eut pas l’air de s’en soucier. Elle laissa retomber les bras puis s’appuya contre le flanc de Psaltérion. « Tu as raison, tu sais. Je ferais aussi bien de t’accompagner.
— Très bien. » Il y avait dans la voix de Gaby comme une note de soulagement, mais guère d’enthousiasme.
La pluie se remit à tomber comme ils traversaient le pont de corde. Robin entendit, de l’autre côté, un grondement sourd. Avec ces montagnes tout autour, il était difficile d’en localiser la source. Elle l’entendit s’amplifier puis disparaître. Gaby et Psaltérion observaient les nuages avec anxiété.
« Qu’est-ce que c’était ? »
Gaby frissonna. « Ne le demande pas. »
21. Si tous les gars du monde
« Une chance que ces dépressions ne soient que temporaires, dit Chris.
— Je suis bien d’accord. » Valiha tourna la tête pour regarder Chris. « Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi renfermé que tu as pu l’être. Ce doit être épuisant pour toi. »
Chris opina silencieusement. Il ne s’était pas encore entièrement remis mais faisait l’effort de présenter bonne figure. Encore une nuit de sommeil et il trouverait peut-être que la vie valait d’être vécue.
Ils n’avaient pas rejoint l’Ophion après leur détour par l’Atelier de Musique. Bien que la route périphérique de Gaïa suive la rive du fleuve pour traverser la Vallée Supérieure des Muses, des éboulements l’avaient rendue impraticable en plus d’un endroit. Aussi prirent-ils un itinéraire à travers les Astéries. Le qualifier de sentier muletier eût été baptiser une corde raide du nom de voie sur berge. Certains passages contraignaient les humains à mettre pied à terre pour se hisser à l’aide d’une corde tirée par la Titanide qui ouvrait la marche en cherchant des appuis presque indiscernables dans la roche. En ce domaine, comme en tant d’autres, les Titanides se révélaient bien plus habiles que Chris. Il commençait à trouver la chose gênante. Il se consolait toutefois en voyant que Cirocco et Robin n’étaient guère meilleures même si Gaby semblait pour sa part tenir à la fois de la chèvre et du papillon.
Il y avait des crevasses à franchir. Les plus larges, on les traversait après avoir jeté une corde d’un bord à l’autre, corde de long de laquelle il fallait progresser à la force des poignets. Pour une fois, Chris se débrouillait plutôt mieux que les autres. Car les Titanides y parvenaient, mais tout juste. Il avait du mal à les regarder osciller ainsi, suspendues à bout de bras. Toutefois, la plupart des failles inférieures à dix mètres n’exigeaient pas de pont de corde : les Titanides les franchissaient d’un seul bond. À son premier saut, Chris crut vieillir de dix ans. Aux suivants, il ferma les yeux.
Ils gagnèrent enfin la dernière pente. À leurs pieds s’étendaient une mince bande de forêt, une plage étroite de sable noir et derrière, Nox, la Mer de Minuit, qui scintillait dans la lumière argentée. Sous ses eaux dérivaient des nuées luminescentes d’un bleu froid qui contrastaient avec les reflets plus brillants de la surface. On pouvait également distinguer d’autres sources de lumière plus ponctuelles, certaines d’un ambre chaud, d’autres d’un vert profond.
« Les nuages lumineux sont des colonies de poissons à peu près gros comme ça. »
Levant les yeux, Chris s’aperçut que Cornemuse marchait à la hauteur de Valiha. Cirocco tenait le pouce et l’index distants de quelques centimètres.
« En fait, il s’agit plutôt d’insectes aquatiques. Ils forment de véritables colonies, avec le même esprit de ruche que chez les fourmis ou les abeilles. Sauf qu’ils n’ont pas de reine. En apparence, d’après ce que j’ai pu apprendre, ils organisent des élections libres. Avec primaires, campagne et propagande, sous la forme de phéromones libérés dans l’eau en période électorale. Le gagnant se voit gratifié du droit de grandir jusqu’à un mètre de long et il tient son poste pour une durée de sept kilorevs. C’est surtout une fonction morale. Il élabore des produits chimiques qui maintiennent la ruche de bonne humeur. Si le chef est tué, la ruche cesse de s’alimenter et se dissout. À la fin de son mandat, la ruche le dévore. Voilà le système politique le plus sain que je connaisse. »
Chris la scruta attentivement mais sans parvenir à deviner si oui ou non elle se fichait de lui. Il n’allait pas le lui demander. C’était déjà bien assez surprenant qu’elle parle et il se sentait l’envie d’écouter tout ce qu’elle aurait l’idée de raconter. Depuis leur départ de l’Atelier de Musique, elle était en permanence demeurée silencieuse, prostrée. Bien qu’ayant pu amplement constater ses faiblesses humaines, Chris se sentait quand même pris d’une crainte respectueuse devant elle.
« Nox est l’un des coins les plus stériles de Gaïa, poursuivait Cirocco. Peu de créatures peuvent y vivre. L’eau est presque trop propre. Il y a là-dessous des fosses profondes de dix kilomètres. L’eau est pompée jusqu’aux voiles des échangeurs de chaleur où elle portée à ébullition et distillée. Lorsqu’elle revient, elle est pure comme le cristal. S’il y avait de la lumière, le spectacle serait magnifique ; on pourrait voir à des centaines de mètres de profondeur.
— C’est déjà bien beau comme ça, hasarda Chris.
— Peut-être as-tu raison. Je suppose que c’est beau à contempler. Mais la traversée ne m’enchante guère : trop de mauvais souvenirs. » Elle poussa un soupir puis désigna un point au-dessus des flots. « Le câble, au milieu, est ancré sur une île appelée Minerve. Une île, si l’on veut : le câble l’occupe presque entièrement. Il n’y a pas de rivage à proprement parler. Nous y ferons une brève halte.
— Et les autres lumières ? Les points ?
— Des submersibles. »
En arrivant sur la plage, les Titanides se débarrassèrent de leurs sacoches pour en sortir de brillantes pièces d’acier qui devaient se révéler des lames de hache. Entrées dans la forêt munies de leur couteau, elles eurent tôt fait de se tailler des manches et bientôt elles commençaient à abattre les arbres par douzaines. Chris les observait à bonne distance après avoir proposé ses services et, comme de juste, essuyé un refus poli.