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Là où une taverne respectable aurait installé un bar, il n’y avait qu’une rangée de bouteilles noires et trapues ainsi que deux gros tonneaux sur des tréteaux contre le mur.

Le silence se resserra comme un garrot. D’une seconde à l’autre, songea Rincevent…

Un gros type gras qui ne portait rien d’autre qu’un gilet de corps de fourrure et un pagne de cuir repoussa son tabouret, se redressa sur des jambes titubantes et adressa un clin d’œil mauvais à ses collègues. Lorsque sa bouche s’ouvrit, on aurait dit un trou avec un ourlet.

« On cherche un homme, ma petite dame ? » fit-il.

Elle leva la tête vers lui.

« N’approchez pas, je vous prie. »

Un serpent de rire se tordit autour de la pièce. La bouche de Conina se referma dans un claquement de boîte aux lettres.

« Ah, gargouilla le gros type, très bien ; j’aime ça, moi, les filles qu’ont du cran…»

La main de Conina fusa. On ne distingua qu’une traînée pâle qui s’arrêta ici, et puis là : après quelques secondes incrédules, l’homme laissa échapper un faible grognement et se plia en deux, tout doucement.

Rincevent eut un mouvement de recul lorsque tous les autres occupants de la salle se penchèrent en avant. Son instinct lui disait de prendre ses jambes à son cou, et il savait que cet instinct-là le ferait tuer sur-le-champ. C’étaient les Ombres, là, dehors. Ce qui devait lui arriver lui arriverait ici. Ce n’était pas une pensée rassurante.

Une main se referma sur sa bouche. Deux autres lui arrachèrent la boîte à chapeau des bras.

Conina passa devant lui en tournoyant, jupe relevée, et lança un pied mignon sur une cible près de la taille de Rincevent. Quelqu’un lui geignit dans l’oreille et s’effondra. Au milieu d’une pirouette gracieuse, la fille saisit deux bouteilles, en fracassa les culs sur l’étagère et retomba sur le sol, les extrémités hérissées brandies devant elle. Des dagues de Morpork, dans le patois des rues.

Au vu de ces armes, la clientèle de la Tête de Troll cessa de s’intéresser au spectacle.

« On m’a pris le chapeau, marmotta Rincevent de ses lèvres sèches. Ils se sont défilés par-derrière. »

Elle lui jeta un regard noir et se dirigea vers la porte. La foule des consommateurs de la Tête s’écarta automatiquement, comme des requins qui reconnaîtraient l’un des leurs, et Rincevent fonça avec anxiété dans le sillage de Conina avant qu’ils ne prennent une décision à son sujet.

Ils plongèrent au pas de course dans une autre ruelle et la dévalèrent à foulées bruyantes. Rincevent s’efforçait de rester à la hauteur de la fille ; quand on la suivait, on avait tendance à poser les pieds sur des bidules pointus, et se rappelait-elle qu’il était de son côté, se demandait-il, quel que soit le côté en question.

Il tombait un petit crachin timide. Et au bout de la ruelle il y avait une faible lueur bleue.

« Attendez ! »

La terreur dans la voix de Rincevent suffit à ralentir Conina.

« Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Pourquoi il s’est arrêté ?

— Je vais lui demander, assura Conina.

— Pourquoi il est couvert de neige ? »

Elle cessa de courir, se retourna, les poings sur les hanches, et tapa d’un pied impatient les pavés humides.

« Rincevent, je vous connais depuis une heure et je suis étonnée que vous ayez vécu si longtemps !

— Peut-être, mais j’y suis arrivé, non ? J’ai comme qui dirait un talent pour ça. Demandez à qui vous voulez. Je suis un intoxiqué.

— Intoxiqué de quoi ?

— De la vie. Je m’y suis adonné tout petit et je ne peux plus m’en passer. Moi, je vous le dis, y a quelque chose qui cloche ! »

Conina se retourna pour observer la silhouette enveloppée d’une aura de lumière bleue. Elle avait l’air de contempler quelque chose dans ses mains.

La neige se déposait sur ses épaules comme d’horribles pellicules. D’ultimes pellicules. Rincevent avait un instinct pour ces choses-là et il soupçonnait fortement l’homme d’être allé là où le shampooing ne lui serait d’aucun secours.

Ils s’approchèrent de biais le long d’un mur scintillant.

« Il a quelque chose de très bizarre, reconnut Conina.

— Vous voulez parler de la tempête de neige pour lui tout seul ?

— Ça n’a pas l’air de le gêner. Il sourit.

— Un sourire glacé, moi je dirais. »

Les mains de l’homme, hérissées de glaçons, avaient retiré le couvercle de la boîte, et la lueur des octarines du chapeau éclairait une paire d’yeux avides déjà abondamment ourlés de givre.

« Vous le connaissez ? » fit Conina.

Rincevent haussa les épaules. « Je le connais de vue, dit-il. Il s’appelle Larry le Renard ou Fezzy l’Hermine, quelque chose comme ça. Une histoire de rongeur, en tout cas. Il vole, c’est tout. Un gars inoffensif.

— M’a l’air d’avoir drôlement froid. » Conina frissonna.

« Je pense que là où il est maintenant, il a plus chaud. Vous ne croyez pas qu’on devrait refermer la boîte ? » ¡1 n’y a plus rien à craindre, à présent, dit la voix du chapeau depuis le cœur de la lueur. Ainsi périssent tous les ennemis de la magie.

Rincevent n’allait pas se fier à ce que disait un couvre-chef.

« Il nous faut quelque chose pour fermer le couvercle, marmonna-t-il. Un couteau, n’importe quoi. Vous n’en auriez pas un, des fois ?

— Regardez ailleurs », l’avertit Conina.

Il y eut un froufroutement et une autre bouffée de parfum.

« Vous pouvez regarder, maintenant. »

Rincevent se vit offrir un couteau à lancer de trente centimètres. Il s’en saisit avec précaution. De petites paillettes de métal brillèrent sur le fil de la lame.

« Merci. » Il revint en arrière. « Je ne vous prive pas, au moins ?

— J’en ai d’autres.

— Ben tiens. »

Le mage avança prudemment le couteau. Lorsque la lame se rapprocha de la boîte en cuir, elle blanchit et de la vapeur s’en échappa. Il gémit un peu au moment où le froid lui attaqua la main : un froid brûlant, lancinant, un froid qui lui remonta le bras et donna résolument l’assaut à son esprit. Il força ses doigts gourds à agir et, au prix d’un grand effort, donna un petit coup sur le bord du couvercle avec la pointe de la lame.

La lueur s’estompa. La neige fondit en pluie glacée, puis en bruine.

Conina écarta Rincevent du coude et retira la boîte des bras gelés du voleur.

« Je regrette qu’on ne puisse rien faire pour lui. Ça ne me semble pas bien de le laisser ici.

— Il s’en fiche, dit Rincevent avec conviction.

— Oui, mais on pourrait au moins l’appuyer contre le mur. Ou autre chose. »

Rincevent approuva de la tête et saisit le voleur gelé par le glaçon qui lui servait de bras. L’homme échappa à son étreinte et heurta les pavés.

Où il vola en éclats.

Conina regarda les morceaux. « Beurk », fit-elle.

Du tapage se fit entendre plus haut dans la ruelle, en provenance de la porte arrière de la Tête de Troll. Rincevent sentit qu’on lui arrachait le couteau de la main ; la lame lui frôla l’oreille en une trajectoire rectiligne qui s’acheva dans le montant de porte, vingt mètres plus loin. Une tête qui pointait le bout du nez se retira précipitamment.

« On ferait mieux d’y aller, dit Conina qui détala dans la ruelle. On peut se cacher quelque part ? Chez vous ?

— En général, je dors à l’Université », répondit Rincevent qui sautillait derrière elle.

Pas question de retourner à l’Université, grogna le chapeau depuis les profondeurs de la boîte. Rincevent hocha distraitement la tête. L’idée ne lui souriait franchement pas.