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En désespoir de cause, la duchesse porta ses plaintes à Naples, où régnait Ferrante, son grand-père, une sorte de fauve couronné. Or, Ferrante n’était pas homme à endurer longtemps une offense faite à l’un des siens, et le duc de Bari ne tarda pas à apprendre qu’une guerre allait lui tomber d’un jour à l’autre sur le dos. Comme il détestait la guerre, il lui parut expédient de procurer à Ferrante une occupation assez sérieuse pour le détourner de ces projets.

Sur ses ordres, son ambassadeur en France alla rappeler au jeune roi Charles VIII les droits que ses ancêtres lui avaient légués sur le trône de Naples. Charles ne rêvait que romans de chevalerie, gloires et fumées italiennes. Il mordit à l’hameçon, prépara son armée. Ludovic se frotta les mains et se crut sauvé. Néanmoins, Béatrice sut lui faire admettre que, tant qu’elle serait duchesse en titre de Milan, Isabelle serait dangereuse. Ne valait-il pas mieux en faire une veuve ?

— Galeas est malade, faible de constitution, suggéra la jeune femme. Il faudrait si peu de chose… et je sais que tu possèdes ce peu de chose.

— J’ai horreur de faire couler le sang, coupa Ludovic.

— Qui parle de faire couler le sang ? Il est des moyens plus simples, moins voyants. Ne te semble-t-il pas qu’il est ridicule que, possédant la réalité du pouvoir, tu n’en aies pas également le titre ?

La première fois que Béatrice avait abordé le sujet, le duc de Bari avait repoussé l’allusion, mais à mesure que le temps coulait, il faiblissait, faiblissait… tellement qu’en octobre 1494, le jeune duc Jean-Galeas mourait au château de Pavie. Il avait bu un verre de sirop que lui avait offert Ambrogio da Rosate, l’astrologue favori de Ludovic.

Isabelle, éperdue, alla se jeter aux pieds du roi Charles VIII, dont les troupes foulaient le sol italien, mais sans rien en obtenir. Il marchait sur Rome, où son approche frappait de terreur le pape Alexandre VI Borgia et ne voulait pas perdre de temps à Milan… à Milan où les fêtes du couronnement de Ludovic et de Béatrice atteignaient un éclat sans pareil. Comme l’avait espéré la jeune femme, le Conseil de la ville avait préféré leur remettre la couronne plutôt que vivre encore l’interminable minorité d’un duc enfant avec une femme pour régente.

Béatrice attendait son deuxième enfant et cette attente était pénible. La duchesse maigrissait, devenait irascible. À mesure que son corps se déformait, son visage jaunissait, se creusait. Malgré les avis de ses médecins alarmés, elle refusait de renoncer à ses chasses, à ses randonnées à cheval. Elle avait toujours été une intrépide cavalière et montait infiniment mieux que son époux. Celui-ci, malgré son inquiétude, n’osait lui interdire ce dangereux plaisir qu’elle revendiquait avec hauteur.

L’amour du duc pour sa femme était toujours aussi grand, mais commençait à manquer d’aliments substantiels. Il avait toujours aimé les femmes belles, sereines, rieuses et douces. Durant cette attente, Béatrice était tout juste le contraire.

Il remarqua alors l’une des demoiselles d’honneur de sa femme, dont la beauté parfaite rappelait un peu celle de Cecilia. Elle se nommait Lucrezia Crivelli et Ludovic se mit à lui faire une cour discrète mais pressante.

Tant qu’il n’en fut qu’aux travaux d’approche, Béatrice ne se douta de rien. Cette Lucrezia était sa favorite, et elle la réclamait toujours auprès d’elle. Mais la belle enfant brûlait d’accepter les hommages du puissant duc de Milan, assortis d’un joli petit palais sur la place du Dôme, et ne se montra pas longtemps cruelle. Naturellement, ces deux désirs ne pouvaient que se rencontrer.

Le 2 janvier 1497, une couche de neige épaisse couvrait Milan. Il faisait très froid et la duchesse Béatrice, plus lasse et plus faible que jamais, avait l’impression qu’elle ne se réchaufferait jamais. Depuis le matin, elle arpentait sa chambre nerveusement, enveloppée d’une robe de drap vert entièrement fourrée de zibeline qui jaunissait encore son teint plombé et la faisait paraître aussi large que haute. D’un œil sombre, au début de l’après-midi, elle avait vu son mari quitter le château à cheval, suivi d’un seul écuyer, et sa naine Prisca, qui l’observait, avait vu Béatrice mordre ses lèvres de rage. Une demi-heure plus tard, la duchesse commandait sa litière et une forte escorte, sans consentir à s’expliquer. À l’unique dame d’honneur qu’elle emmenait, elle dit seulement :

— Nous allons place du Dôme. Je veux rendre visite à Lucrezia, que l’on dit si souffrante…

En effet, peu de temps après, la litière s’arrêtait devant le petit palais et Béatrice appelait le capitaine qui commandait son escorte :

— Entourez cette maison avec vos hommes et ne laissez sortir personne, ordonna-t-elle. Pas même le duc s’il se présentait. Vous m’en répondez sur votre tête !

Laissant l’homme pétrifié, Béatrice pénétra dans l’élégante demeure, appuyée sur sa dame d’honneur. Lucrezia accourut et la reçut sur le palier du grand escalier, mais en constatant qu’elle était plus blanche que sa robe, Béatrice eut un petit sourire cruel.

— On m’a dit que tu étais malade et je suis venue aux nouvelles. Mais tu sembles en parfait état. Néanmoins, puisque je suis ici, fais-moi donc visiter ta nouvelle demeure. Tu es bien logée, il me semble.

Bon gré mal gré, il fallut bien que Lucrezia, plus morte que vive, précédât sa maîtresse. Son domestique lui avait dit que la maison était cernée et Ludovic était dans sa chambre. En désespoir de cause, elle l’avait poussé derrière un rideau, dans sa garde-robe, et il n’était guère encourageant de savoir qu’il avait presque aussi peur qu’elle.

Lentement, sans lui faire grâce de rien, la duchesse visita chaque pièce, commentant chaque objet, chaque peinture, mais ce fut dans la chambre qu’elle s’attarda le plus longtemps. Sa main, gantée de peau souple, poussa négligemment une porte peinte.

— Ta garde-robe, j’imagine ? Montre-moi tes robes. Tu sais combien j’adore les chiffons.

Lucrezia, flageolante, dut s’appuyer au mur pour ne pas tomber en voyant la dame d’honneur ouvrir les coffres, sortir les robes. La duchesse cherchait quelqu’un, elle en était sûre et malheureusement, son visage décoloré avait dû la renseigner amplement. Bientôt, Béatrice aperçut, sous un rideau, le bout d’une botte en maroquin vert… et ce fut elle qui dut se raidir.

Au prix d’un violent effort sur elle-même, elle parvint à retenir le geste qui la poussait à écarter ce rideau, à découvrir le coupable. Mais son orgueil la sauva.

Une Este ne pouvait s’abaisser à une réaction de petite-bourgeoise. D’un geste nerveux, elle rejeta l’étoffe qu’elle examinait.

— Rien de fort beau… Celui qui t’entretient est bien ladre, ma fille ! C’est misérable ici.

Puis, sans un regard à la malheureuse Lucrezia, elle saisit le bras de sa suivante et sortit. Malgré ses fourrures, elle tremblait comme une feuille. Mais elle refusa de rentrer au château. Elle voulait chercher l’apaisement dans la prière et se fit conduire à Sainte-Marie-des-Grâces.

Elle aimait cette église que venait de construire Bramante et pria longtemps dans le sanctuaire. Avant de partir, elle gagna le réfectoire du couvent. Sur un vaste échafaudage, Léonard de Vinci travaillait à une grande fresque représentant la dernière Cène.

— Ne bougez pas, messer Leonarde ! lui dit-elle gentiment tandis qu’il dégringolait et venait s’agenouiller devant elle. Je passais. Laissez-moi seulement admirer. C’est magnifique… vraiment très beau. Comme j’aimerais être sûre d’en voir la fin, ajouta-t-elle, prise d’un brusque pressentiment.

Le peintre allait parler, protester, mais elle lui ferma la bouche d’un geste triste.

— Non, ne dites rien. Je crois que je suis malade, mon ami, très malade… et que je ne durerai guère. Dieu vous garde.