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Debout ! lève-toipeuple laborieux !

Et les fleurs de leurs chapeaux oscillaient en cadence.

— Tu trouves ça beau, toi ? demanda Michel.

— Ce sont des enfants ! De grands enfants ! dit Volodia. Aujourd’hui, ils gueulent. Demain, ils se calmeront et reprendront leur travail.

En arrivant devant le palais du gouverneur, Michel fut étonné de voir que le général Doubassoff, en grand uniforme, était à son balcon. Il haranguait la foule où flottaient des drapeaux rouges et des pancartes insolentes. On n’entendait pas un mot de son discours. Mais le fait seul qu’il acceptât de parler devant ceux-là mêmes qui avaient bafoué les effigies impériales paraissait à Michel un signe évident de déchéance et de lâcheté. Les agents de police, perdus dans la cohue, avaient des visages moroses. Ils se sentaient vaincus, trahis. Le peuple exultait de leur défaite.

— Hou ! La police !

— Vive le prolétariat !

— Partons ! dit Michel. Je présume que je vais faire un malheur.

Volodia lui posa une main sur l’épaule.

— Que tu es nerveux ! dit-il. Ne sens-tu pas la grandeur de cette journée ? La Russie s’intègre à l’Europe. Une Assemblée législative s’élabore dans l’ombre. Les élus du peuple…

— Je me méfie trop du peuple pour espérer quoi que ce soit de ses élus, dit Michel. Crois-tu que le moujik illettré, l’ouvrier inculte, aient besoin d’être représentés au gouvernement ? Le pays n’est pas prêt pour la réforme…

— Dieu, que tu es en retard ! soupira Volodia.

Les deux amis s’éloignèrent du palais par des rues secondaires plus calmes. Cependant, à l’angle du boulevard Nikitsky, ils se heurtèrent à une procession d’hommes et de gamins, ceints d’écharpes blanches. C’étaient les fameux « cent noirs », champions de l’autocratie, instigateurs des pogroms d’Odessa et des meurtres d’étudiants aux abords des universités. Ils étaient précédés de drapeaux aux couleurs nationales. Ils chantaient : Dieu protège le tsar. Comme un cortège révolutionnaire débouchait de la porte Nikitskaïa, les « cent noirs » s’immobilisèrent. Leur chef, un grand gaillard barbu, vêtu d’une tunique bleue et chaussé de bottes boueuses, leva le poing.

— En avant, frères, cria-t-il. Pour le tsar ! Pour la foi ! Pour la patrie !

— Filons, dit Volodia. Il y aura de la casse.

Des pierres volaient d’un groupe à l’autre. Un coup de feu claqua. Quelqu’un hurla :

— Égorgez-les ! Assassins payés par la police ! Valets du tsar !

Michel brandit sa canne ferrée.

— Tu es fou, Michel ? balbutiait Volodia. Il faut rentrer. Vite, vite…

Il était pâle. Il claquait des dents. Michel se laissa entraîner, à contrecœur. Non loin de sa maison, il avisa quelques voyous qui déchiraient un portrait du tsar et en offraient des morceaux aux passants :

— Un petit bout comme souvenir, citoyen… On le distribue pour rien… L’occasion ne se présentera plus…

Michel considérait le gamin haillonneux et blême, aux yeux de fièvre, aux lèvres tuméfiées, qui se tenait debout devant lui. La main maigre, bleuie par le froid, lui présentait un fragment de carton colorié :

— Acceptez, camarade… C’est la moustache du monarque… Peut-être préférez-vous son œil, ou sa barbe ?…

Sans dire un mot, Michel leva sa canne et en appliqua un coup sec sur les doigts du garçon. Tous se dispersèrent en criant, comme une volée de moineaux. Un pavé frappa le mur, à deux pas de Michel. Au bout de la rue, un agent de police observait la scène sans songer à intervenir.

— Rentrons, dit Volodia, Tania doit être inquiète.

Le lendemain, les meetings et les processions reprirent avec une ampleur nouvelle. Les révolutionnaires, satisfaits au premier abord par les termes de l’édit impérial, prétendaient à présent que les libertés octroyées n’étaient pas suffisamment « démocratiques ». Le 20 octobre eurent lieu les funérailles populaires du vétérinaire Baumann qui avait été tué lors des manifestations. Plus de trois cent mille personnes, un millier de couronnes, trois cents étendards, suivaient le cercueil drapé de rouge et que n’assistait aucun prêtre. Au retour de l’enterrement, la procession rencontra des bandes de « cent noirs ». Un escadron de cosaques fonça dans la bagarre. Des coups de feu furent échangés. Il y eut six morts et une centaine de blessés graves. Le 20 octobre, le gouvernement capitulait pour la seconde fois, et Witte publiait un oukase impérial sur « l’allégement du sort des personnes qui, avant la promulgation du manifeste, s’étaient rendues coupables de crimes contre l’État ».

Cependant, le 1er novembre, l’état de siège ayant été proclamé en Pologne, des grèves partielles répondirent à cette « mesure de provocation ». La ville vivait par saccades, lentement asphyxiée, sûrement démembrée par les ordres et les contrordres des syndicats. Le 4 décembre, le soviet des députés ouvriers de Moscou commanda à ses fidèles de se tenir prêts, à tout instant, pour une seconde grève générale, accompagnée d’un soulèvement armé. De nouveau, les chemins de fer, les omnibus, les tramways, les imprimeries, les usines qui s’étaient remis à fonctionner vaille que vaille depuis la publication du manifeste, furent arrêtés. De nouveau, il y eut des cortèges avec drapeaux rouges et Marseillaise dans la rue Tverskaïa, des meetings au théâtre de l’Aquarium et à l’Olympia, des échauffourées avec les cosaques et des pillages de magasins. Le 9 décembre, sur la demande des organisations révolutionnaires, les terroristes commencèrent à exterminer méthodiquement les agents de police. La troupe cerna l’école de Fidler, où les socialistes-révolutionnaires et les socialistes démocrates s’étaient rassemblés pour préparer une action commune. Mais les émeutiers refusaient de sortir et fusillaient les soldats par les fenêtres. Le soir même, dans le quartier de la place Stratsnaïa et de l’ancien Arc de Triomphe, des combattants bénévoles élevaient les premières barricades faites de poteaux entrecroisés, d’enseignes, de bancs, de volets, de charrettes et de fil de fer. Le lendemain, d’autres barricades poussaient un peu partout, dans la ville. Le centre de la rébellion était la manufacture Prokhoroff, dans le quartier de Presnia.

Volodia habitait depuis quelques jours chez les Danoff. La maison était close comme une forteresse. Michel n’allait plus au bureau. Marie Ossipovna lisait des incantations à longueur de journée. Tania prétendait que son fils devenait nerveux à cause des coups de feu qui ébranlaient les vitres de la chambre. Elle pleurait. Elle maudissait les révolutionnaires. Et elle buvait de la valériane avant de s’endormir. Seul le gardien tcherkess s’aventurait encore dans la ville pour son plaisir. Les combats de rue l’amusaient prodigieusement. Il rentrait de ses expéditions avec un visage animé et des mains noires de poudre.

— Oh ! disait-il, comme on a bien tiré ! J’ai tué un policier qui voulait m’arrêter, et un ouvrier qui voulait me féliciter d’avoir tué le policier ! Tenez, voici des œufs que j’ai volés dans une boutique…

— Tu es fou, Tchass ! s’écriait Michel.

Tchass avait un sourire animal, rusé et simple. Il balançait la tête :

— La porte était cassée… Les œufs étaient là… Et on tirait de tous côtés… Sûrement, quelqu’un d’autre les aurait pris, si je ne les avais pas pris moi-même…