— Arrête de gueuler, grogna Dinah. J’ai des voisins.
Elle me tenait aux épaules. La lampe de chevet était allumée et la pendule électrique marquait cinq heures. Juste à côté, la crosse en noyer du .357 tournée vers nous. Brunie de sueur, patinée — rassurante. Je me passai les doigts sur la figure. Dinah retroussa les lèvres :
— Désolée pour la patate — mais j’ai rien trouvé de mieux.
Elle leva son poing à hauteur des yeux, le contempla avec ressentiment. Elle fit un sourire — à son poing, à moi, ou bien à tous les deux. Puis elle releva les yeux :
— Tu as froid ?
Je tremblais, mais je n’avais pas réellement froid. Je n’avais rien. Je tremblais. Dinah se pencha, ramassa les cigarettes par terre et m’en mit une entre les lèvres. Elle l’alluma et murmura :
— Je suppose que tu n’as pas envie d’en parler ?
— Je peux en parler. Je ne sais pas si j’en ai envie ou pas — ni si ça te serait utile ou pas… Ce que je sais, c’est qu’il est cinq heures et que tu grattes dans pas longtemps. Je vais me tirer…
— Au cul l’Usine : j’ai quatre-vingt-seize jours de récupe à prendre. Pas un seul ticket-maladie en quatre ans… (Avec maladresse, elle s’alluma une cigarette. Je remarquai ses yeux. Ils étaient d’un bleu sombre, très intense, de la couleur du ciel parfois, juste un instant après que le jour soit tombé. Elle ricana :) Jamais le moindre retard…
— Je sais : je me rappelle…
— Tu te rappelles… Tu te rappelles quoi ? Des heures de planque, des perquises… Des filoches… (Je remuai un peu la tête. Mon cœur commençait à battre moins fort, moins en désordre, dans sa cage. Ça lui faisait du bien de parler, ça ne me faisait pas de mal non plus d’écouter.) Un soir, peut-être, chez Saïd ? Mon Dieu, qu’est-ce que j’ai pu avoir envie de toi, ce jour-là…
— Bas noirs et minijupe. Heavy Métal…
— Heavy Métal. Talons hauts ! Je ne me suis jamais autant tordu les chevilles de ma vie, pour personne d’autre… Je voudrais savoir : est-ce que tu connais réellement quelqu’un qui peint avec sa bouche ?
— Réellement, non. Quel est le sens de la question ?
— Tout à l’heure… Tu criais que tu connaissais quelqu’un qui peignait avec la bouche… (Elle écrasa sa cigarette. Je fumai la mienne jusqu’au bout, puis Dinah me tendit les mains :) Si tu as le temps, un jour, je voudrais que tu reviennes…
— Je ne suis pas parti. Pas encore…
— … Un dîner en tête à tête… Quelque chose comme du cassoulet : robuste, sérieux. Rustique. Un plat qu’on fait entre copains de régiment…
— Tu as de la peine, Dinah… C’est à cause de moi ?
— Jamais de peine à cause de toi… Il me reste une caisse de Chassagne-Montrachet à la cave… Un de mes jules me l’avait laissée en consigne, mais c’est lui que je n’ai pas gardé…
— Chassagne-Montrachet : Faulkner appréciait. Trop. À cause de ça, il n’a pas figuré au générique de quelques films. Ceux qu’il a signés rendent la chose regrettable…
Je lui tenais les mains. Aucun de mes copains de régiment n’avait une poitrine comme la sienne. Douce, tendre et ferme — peut-être un peu trop forte pour paraître au goût du jour. Elle était adossée au mur, les cheveux en broussaille. Trop de poitrine et de cheveux pour être réellement invulnérable, trop de bouche aussi. Je me rappelais son masque de flic, pas ce sourire rentré qui lui relevait un peu les commissures des lèvres, un sourire indolent et sarcastique qui ne semblait amuser qu’elle — et encore de façon très distante… Elle reconnut :
— Faulkner, c’est pas mon truc… La ronde de l’aube… Il y a un personnage qui s’appelle Laverne… Chess, c’était qui, le type avec qui tu te battais ?
— Un de ceux qui habitent avec moi.
— Ils sont beaucoup ?
— Trop à mon goût…
Elle m’a attiré le long de son flanc :
— J’aurais rien contre, si on remettait le couvert…
Vers dix heures, elle a appelé l’Usine. Elle n’a rien prétexté et la communication n’a pas duré plus d’une minute. J’ai fait du café et pressé quatre oranges. Elle a sorti des croissants du congélateur et les a passés au micro-ondes. Tout un tas de gestes simples, clairs, sans équivoque. C’était le matin — un autre matin. Le ciel s’était couvert dans la nuit d’une taie blanchâtre qui en faisait un œil d’aveugle. Dinah allait et venait, dans une vieille chemise militaire ouverte dont elle avait relevé les manches au-dessus des coudes. Ses cheveux étaient toujours dans le même état. Ça lui faisait une sorte de coiffure à l’afro, qui ne ressemblait en rien à celle qu’elle portait à l’Usine — sévère et compassée. Jamais je ne lui avais vu un tel air de sauvageonne. Elle vint se poser sans façon sur mes genoux. Elle me considéra d’un œil, puis de l’autre :
— Quelque chose d’un peu bogartien dans l’expression…
— Portrait en creux. Bogart était beau, pas moi. Ce qui donne l’illusion, ce sont les poches sous les yeux, les rides d’expression et le vieillissement de la peau.
Son rire tint du sous-entendu. Elle but quelques gorgées de café dans ma tasse et soupira :
— On ne peut rien reprocher à un homme qui fait convenablement le café. Tu peux revenir quand tu veux. Pour le café et le reste — surtout le reste… Ça faisait un moment que j’avais envie de tirer mon coup. Avec toi. Reviens quand tu veux, même avec tes habitants, si tu ne peux pas faire autrement.
Je ne vois pas comment j’aurais pu faire autrement.
Elle m’a adressé un petit au revoir par l’entrebâillement de la porte. La cabine d’ascenseur est arrivée à son étage, je l’ai ouverte et je suis monté dedans. Lorsque je me suis retourné, Dinah refermait doucement — d’elle, je ne vis plus qu’un œil qui me parut très seul et comme détaché de tout, puis plus rien. Une simple porte en acajou plaqué comme on en trouve dans les immeubles des années cinquante, une porte sans œilleton, sans serrure quatre points ni cornière de sécurité, la porte de quelqu’un qui ne craignait pas le vol, qui ne redoutait pas grand-chose qui lui fût extérieur. Pour l’intérieur, c’était une autre paire de manches… Elle se gardait à sa façon… Comme j’ai tardé à appuyer sur un bouton d’étage, la lumière s’est éteinte. J’ai allumé une Camel dans la pénombre et je suis ressorti. J’ai gratté à sa porte et elle a ouvert presque aussitôt. Elle aussi fumait une cigarette. Elle ne la tenait pas très bien, toute droite entre l’index et le majeur presque dans le prolongement de la main. Elle a eu un sourire de gêne :
— Oublié quelque chose ?
— Rien oublié.
J’ai fait un pas dans son couloir, j’ai refermé la porte et je m’y suis adossé.
— Quelle drôle de chose, le temps…
Elle a secoué sa crinière emmêlée et a observé avec une amertume paisible :
— Ni drôle, ni pas drôle. Il passe, c’est tout… Il nous emmène avec lui.
— Pas tous : il y a ceux qui restent…
Elle s’est approchée, puis s’est appuyée contre moi de tout son long. Son shampooing sentait la résine de pin. Quelque chose de salubre et de fort, comme le vent salé qui montait de la mer épaisse comme une soupe certains midis d’août, jusque chez moi.
— Qu’est-ce que tu veux me dire ?