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« Lis, et dis-moi ce que tu en penses. »

Je pris les papiers, m’assis sur la table, et commençai à lire. Au bout de peu de temps, je cherchai un siège plus confortable, l’approchai de la table, et, prenant une rame de papier vierge, griffonnait à mon tour des calculs. J’avais peine à suivre, et si Kelbic ne m’avait entraîné à son analyse spéciale, je n’y serais pas parvenu. Même ainsi, le travail était difficile, et il se passa plusieurs heures avant que j’arrive au but. Je regardai mon ami, étonné :

« Mais, Kelbic, c’est toute une nouvelle théorie du temps que tu développes ainsi. Séduisante, d’ailleurs. Cette conception du temps comme un flux quadridimensionnel polarisé … Mais, par Griok, l’équation est réversible ! Cela signifierait …

— Que l’on peut voyager dans le temps. Oui. Mais ce n’est pas nouveau. Cela fut démontré, si j’en crois notre ami Luki, l’archéologue, bien avant les siècles obscurs, d’aucuns disent même avant les glaciations, par un physicien du nom de Wers ou Wells, dont le nom est cité parfois dans les chroniques de Kiln l’illuminé. Je me demande d’ailleurs, si ce n’est pas une légende, et comment il avait appuyé sa démonstration, étant donné que cette conception du temps ne peut être dérivée que des équations fondamentales du cosmomagnétisme.

— Eh, qui sait à quel niveau étaient parvenus les hommes de la première civilisation ? Après tout, ils avaient colonisé Mars et mis un pied sur Vénus. Peut-être aussi n’était-ce qu’une intuition sans fondement. Mais attends … Cette équation me semble familière, maintenant. Bien sûr, c’est l’équation de propagation des ondes de Hek, simplement un peu plus compliquée, puisque le facteur temps y est quadridimensionnel et non unidimensionnel. Cela expliquerait que leur propagation est bien plus rapide que celle de la lumière, dans un continuum d’un ordre plus élevé que notre espace. Un des mystères de la physique est donc résolu. Félicitations, Kelbic. C’est une grande découverte. Qu’est-ce qui t’en a donné l’idée de départ ?

— Le fait que tu as reconnu, dans la cité tilienne de Rhen, la deuxième photo martienne. »

Je le regardai, interloqué.

« C’est pourtant simple. Cette cité n’a pas plus de 300 ans d’existence. Les Martiens avaient disparu des temps immémoriaux quand les ancêtres de la première civilisation atteignirent Mars. Donc, pour prendre une photo de quelque chose qui n’existerait pas pour des centaines de milliers ou des millions d’années, il faut voyager dans le temps. Or l’astronef martien ne pouvait se rendre à Tilia par cosmomagnétiques, à cause de la barrière. Elle ne le pouvait non plus par l’hyperespace, et retrouver le chemin du retour. Et pourtant elle portait un dispositif hyperspatial ! Ce qui, théoriquement, eût rendu inutile les puissants moteurs cosmomagnétiques qu’elle possédait. Vois-tu, maintenant ?

— Non.

— En plus, il y a un certain circuit qui paraît agir sur le temps ! Ça ne te dit rien ?

— Explique-toi, nom d’un trill !

— Voilà. Étant donné un astronef qui, nous en avons la preuve par les multiples photos des systèmes étrangers, a souvent voyagé ; étant donné qu’il possédait : 1 des moteurs cosmomagnétiques ; 20 un dispositif hyperspatial ; 30 un circuit qui semble agir sur le temps, il me paraît évident que les trois choses sont nécessaires pour les voyages interstellaires. Il y a différentes manières de franchir une barrière, Haurk. La défoncer, ou passer par-dessus, cela nous est impossible. Mais on peut aussi passeravant qu’elle ne soit là, ou passer après qu’elle n’existe plus ! »

La lumière se fit en moi.

« Tu veux dire qu’ils ont utilisé la dérive galactique ?

— Ou plus simplement, les mouvements stellaires. Suis-moi bien. La barrière entoure d’un champ infranchissable chaque étoile, pour toute masse plus faible que celle de la Lune. Mais elle est liée à cette étoile, et se déplace avec elle. Supposons un cosmo devant cette barrière. Un saut dans le temps, et elle n’est plus là, ou pas encore là. La consommation d’énergie doit être élevée, bien sûr, mais probablement pas plus forte que n’en fournissent de bons cosmomagnétiques.

— Et que devient l’hyperespace, dans ton raisonnement ?

— Tu n’as pas prêté attention, quand Milonas nous a raconté qu’ils se servent parfois du vol hyperspatial à l’intérieur de leur barrière, avec succès. Les choses ne se gâtent que quand on veut la franchir. C’est pourtant là un point capital. La barrière semble se prolonger dans l’hyperespace, et c’est sans doute son influence qui dérègle les moteurs, et envoi l’astronef n’importe où. Mais sans vol hyperspatial, les voyages interstellaires sont trop longs pour être pratiques. Voici donc comment je vois la technique martienne : un saut hyperspatial jusque devant la barrière, un saut temporel pour la franchir, un autre saut temporel pour revenir à la période à laquelle on appartient, après s’être servi des cosmomagnétiques pour s’éloigner, puis un autre saut hyperspatial jusqu’au système que l’on veut examiner, enfin les cosmomagnétiques à nouveau pour atterrir. Et parfois, pas de deuxième saut temporel. Quand tout est inconnu, autant vaut un instant de l’univers qu’un autre !

— Évidemment, cela expliquerait les photos martiennes. Mais pourquoi un si grand bond en avant : un demi-million d’années au moins, probablement bien plus !

— As-tu remarqué que mon équation temporelle est quantifiée ? J’ignore totalement la valeur du quantum de temps, peut-être est-elle très grande, peut-être aussi ne peut-on agir que sur un nombre x de quanta à la fois …

— Et les Drums auraient possédé aussi ce secret ?

— Nous ne le saurons jamais. Il faut maintenant passer de la théorie à la réalisation, et cela suppose la résolution de quelques problèmes ! »

Alors commencèrent plusieurs mois de travail acharné. Nous vécûmes enfermés dans le laboratoire, avec nos assistants, presque sans rien savoir de ce qui se passait au-dehors. À peine le conseil réussit-il à me faire présider la cérémonie du second départ, quand nos planètes prirent leur nouvelle direction vers Belul. J’appris alors que la guerre avec les Triis était, grâce à notre aide, pratiquement terminée. Dès la fin de la cérémonie, je revins vers Kelbic et notre modèle expérimental, ébauché.

Nous avions obtenu des résultats préliminaires, la disparition de quelques très petits objets, quand je fus obligé de reprendre mon poste de maître suprême, la Terre et Vénus approchant de la Barrière.

Je lus les nombreux rapports qui s’étaient amoncelés sur mon bureau. Notre flotte de combat suivait un entraînement intensif sous la direction de Kirios Milonas et des officiers tiliens qui l’avaient accompagné. La production d’armes avait été poussée, plus, peut-être, qu’il n’eût été nécessaire. Je fis donc venir Kirios et Hélin à ce sujet.

« Sincèrement, Kirios, pensez-vous que toutes ces armes seront utiles ? Vous savez que si nous trouvons des hommes dans le prochain système solaire, nous ne leur ferons pas plus la guerre que nous ne vous l’avons faite. »

Il eut un sourire un peu ironique.

« Il faut être deux pour ne pas se battre, Haurk. Et je suis sûr de deux choses : il y a des hommes dans le système de Bélul, car j’ai entendu leurs voix, et ils sont irrémédiablement hostiles.

— Peut-être avaient-ils pris votre cosmo pour un engin des Drums ?

— Douteux ! Ils nous ont menacés de nous écorcher vifs. Ils n’auraient pas parlé dans ces termes aux Drums, qui n’ont pas de peau. À vrai dire, ils ne leur auraient pas parlé du tout.

— Et qu’avez-vous répondu ?

— Rien. Ils ont coupé la communication aussitôt leur menace faite, et ils n’auraient pas entendu notre réponse. Leur transmetteur était bien plus puissant que le nôtre, pour nous avoir touché ainsi d’une distance d’au moins cinquante millions de kilomètres. Non, Haurk, il faudra combattre, et combattre un ennemi qui ne sera pas négligeable, si leur armement est au niveau de leurs moyens de communication.