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— Si vous osez seulement entrer dans ce lit, Matteo Damiani, vous y entrerez seul car rien ni personne ne m’obligera à le partager avec un misérable tel que vous !

Aussi calmement que si elle n’avait rien dit, Matteo s’installa, secoua les oreillers à coups de poing et s’y accota avec un plaisir visible.

— Que cela vous plaise ou non, Madame, nous ferons lit commun aussi longtemps que cela me conviendra. Vous avez fait tout à l’heure une remarque fort pertinente. Les mesures les mieux prises, les calculs les mieux faits peuvent se trouver en défaut et il se peut qu’en effet vous ne soyez pas encore enceinte. Aussi nous allons faire de notre mieux pour que cette probabilité devienne une certitude. Venez ici !

— Jamais !

Marianne voulut s’écarter, fuir au moins le contact de cette main qui se tendait vers elle. Mais elle se heurta à Ishtar qui lui barrait le passage. La grande Noire lui parut immense, debout contre elle. C’était comme si le mauvais génie des contes orientaux s’était dressé tout à coup devant elle pour la rejeter au pouvoir du démon ! Sans effort apparent, sans même paraître s’apercevoir de la défense instinctive qu’on lui opposait, Ishtar saisit Marianne, hurlante et gesticulante, à bras-le-corps et la rejeta sur le lit où, aussitôt, les mains de Damiani la clouèrent. En même temps, elle murmura quelques mots dans sa langue inconnue, une question à laquelle l’intendant répondit en italien :

— Non, pas de haschisch ! Elle l’a mal supporté, l’enfant pourrait en souffrir et nous avons d’autres moyens. Appelle tes sœurs. Vous la maintiendrez simplement.

Immédiatement, trois paires de mains noires s’abattirent sur Marianne, s’emparant de ses bras, de ses jambes, l’immobilisant sur le lit malgré ses cris et ses larmes de rage. Pour la faire taire, on la bâillonna et, cette fois, aucun évanouissement miséricordieux ne vint lui épargner la honte et le dégoût.

A demi étouffée, réduite à l’impuissance totale par ces mains qui semblaient autant d’étaux, elle dut subir son bourreau pendant des minutes qui lui parurent interminables et au cours desquelles, cent fois, elle crut mourir de honte et d’horreur. C’était l’enfer lui-même qui s’était emparé d’elle. Il y avait le visage cramoisi et suant de ce gros homme qui s’évertuait sur son corps, et il y avait ces trois figures noires, aussi rigides que de la pierre qui, de leurs yeux fixes, surveillaient ce viol avec autant d’indifférence que s’il se fût agi d’un accouplement d’animaux. Et c’était cela au fond : Marianne était traitée comme une bête de race, jument ou génisse, dont on voulait obtenir un produit...

Quand enfin on la libéra, elle demeura inerte sur le lit ravagé, étouffée de sanglots et noyée de larmes, vidée de ses forces par la résistance stérile que tout son corps avait fourni. Elle n’avait même plus la force de crier ou d’injurier son bourreau, mais quand Matteo, haletant encore de l’effort fourni, quitta le lit et rendossa sa robe de chambre, elle ne put que gémir en l’entendant maugréer :

— Elle y met tant de mauvaise volonté que c’est loin d’être un plaisir ! Mais nous recommencerons tout de même, chaque soir, jusqu’à ce que nous soyons certains ! Laissons-la, Ishtar, et viens finir la nuit avec moi ! En vérité, cette pécore dégoûterait de l’amour Eros en personne...

Et Marianne, vaincue, brisée, fut laissée dans sa chambre sinistre, à la garde muette et vigilante de l’une des deux autres femmes sans que personne prît seulement la peine de la recouvrir. Elle n’avait plus d’espoir en rien, pas même en Dieu ! Cet abominable calvaire, il lui faudrait le gravir marche après marche, elle le savait maintenant, et cela jusqu’à ce que Damiani eût tiré de son corps le fruit qu’il en attendait.

— Mais il ne gagnera pas, il ne gagnera pas... se répétait la malheureuse au fond de son désespoir. Je saurai bien empêcher cet enfant de naître et, s’il vient malgré tout, je disparaîtrai avec lui...

Vaines paroles, pensées désespérées nées de la fièvre et du paroxysme de l’humiliation mais que Marianne devait, interminablement, se répéter soir après soir durant les jours suivants qui réussirent à offrir, dans l’horreur, une sorte de monotonie, dans l’écœurement une habitude.

Elle savait que Lucinda, la sorcière, prenait sa revanche, qu’elle était en son pouvoir transmis à Matteo par-delà la tombe. Parfois, dans l’obscurité, Marianne croyait voir s’animer la statue de marbre du petit temple. Elle l’entendait rire... et s’éveillait alors inondée de sueur.

Les journées étaient mornes, toutes semblables. Marianne les passait enfermée dans cette chambre vide, sous l’œil d’une gardienne. On la nourrissait, on la lavait, on la vêtait sommairement d’une sorte de tunique flottante à la mode des femmes noires et d’une paire de pantoufles, puis, quand le soir venait, les trois diablesses l’attachaient sur le lit, pour plus de commodité, et la livraient ainsi, nue et sans défense, au bon plaisir de Matteo qui, d’ailleurs, avait de plus en plus de mal à accomplir ce qu’il paraissait considérer comme un devoir. De plus en plus souvent, Ishtar devait lui tendre un verre contenant un liquide mystérieux pour ranimer ses forces défaillantes. Plusieurs fois la nourriture de la prisonnière fut droguée, ce qui acheva de lui faire perdre la notion du temps. Mais elle n’y prenait même plus garde. L’excès de dégoût l’avait conduite à une sorte d’insensibilité. Elle était devenue un objet, une chose inerte, sans réactions, sans souffrances. Son épiderme lui-même paraissait se mortifier et ne lui offrait plus que de faibles sensations tandis que son esprit s’engourdissait, figé autour d’une idée, une seule, plantée dedans comme une écharde : tuer Damiani et mourir ensuite.

Cette idée, cette soif permanente, était la seule chose vraiment vivante en elle. Tout le reste était pierre, inertie, cendres. Elle ne savait même plus si elle aimait, ni qui elle aimait. Les personnages de sa vie lui semblaient aussi lointains et étrangers que ceux des tapisseries de sa chambre. Elle ne cherchait même plus à fuir. Comment d’ailleurs y parvenir gardée. à vue jour et nuit ? Les démons femelles qui veillaient sur elle semblaient ignorer le sommeil, la fatigue ou même l’inattention. Non, ce qu’elle voulait, c’était tuer avant de s’anéantir et, en dehors de cela, plus rien n’offrait le moindre intérêt.

On lui avait apporté quelques livres, mais elle ne les avait même pas ouverts. Ses journées se passaient toutes à contempler les tentures ou les traces de suie au plafond de sa chambre, assise dans l’un des grands fauteuils raides, aussi immobile, aussi muette que ses noires gardiennes. Les mots même semblaient bannis de cette pièce aussi silencieuse qu’une tombe. Marianne n’adressait plus la parole à personne, ne répondait pas quand on lui parlait. Elle se laissait manier, abreuver, nourrir sans plus montrer de réaction qu’une statue. Seule, sa haine demeurait à l’affût au milieu du silence et de l’inertie.

Ce mutisme, cette absence finirent par impressionner Damiani. Quand il s’approchait d’elle, chaque soir, Marianne, à mesure que passait le temps, voyait l’anxiété grandir dans ses yeux. Petit à petit, il finit par ne plus passer chez elle que quelques minutes et, un soir, enfin, il ne vint pas. Il n’avait plus envie de cette créature de marbre dont, peut-être, il craignait le regard trop fixe. Il avait peur maintenant et Marianne bientôt ne le vit plus que quelques minutes chaque jour, quand il venait s’enquérir auprès d’Ishtar de la santé de sa prisonnière.