Or, la Bulgarie, position clef des Balkans, avait toujours été au centre des préoccupations de Jean-Salvator et de Rodolphe dans leur projet d’États fédérés. Aussi, après un bref échange de lettres avec son cousin, l’amant de Milly se décida-t-il à un coup d’éclat : proposer sa candidature au trône vacant.
Il le fit ouvertement, avec une sorte de bravade au destin, qu’il espérait ainsi forcer à lui donner sa revanche sur François-Joseph. Mais on ne prenait pas de revanche contre l’empereur, on ne luttait pas avec lui… Non seulement Jean-Salvator ne devint pas roi de Bulgarie, mais encore, il dut essuyer l’une des plus terribles colères impériales.
Relevé définitivement de ses fonctions militaires, rendu sans préavis à la vie civile, celui qui aurait pu être l’un des plus grands stratèges européens reçut l’ordre de se retirer dans son château d’Orth, et malgré la tendre présence de Milly, le coup fut terrible. Jean-Salvator se sentit vaincu, anéanti, fini et, s’il réussit à ne pas sombrer après cette chute verticale, cette fois, ce ne fut pas grâce à l’amour, mais bien grâce à la haine. Associé à Rodolphe, qu’il revit souvent secrètement et qui rongeait son frein à Vienne, il se lança dans un complot contre l’empereur qui frisait la haute trahison.
Les deux cousins tournèrent vers la Hongrie, toujours en semi-révolte, leurs regards et leurs aspirations. Ils fomentèrent une insurrection au terme de laquelle Rodolphe pourrait coiffer la couronne hongroise, tandis que Jean-Salvator se contenterait de celle d’Autriche, à moins de se tailler un royaume d’Istrie-Dalmatie. Ils envisageaient une fédération qui s’étendrait du lac de Constance à la mer Égée.
À leur service, les presses de Szeps s’activaient dans la clandestinité, semant le grain dans les esprits, entretenant des espoirs. Pendant ce temps, Jean-Salvator, qui était institué le commis-voyageur de la fédération, circulait sans cesse hors d’Autriche avec Milly, préparant des contacts, entretenant des intelligences, s’assurant des secours. Il avait repris à la vie un goût ardent, car tous les espoirs lui semblaient désormais permis. Et puis…
Et puis, un matin d’hiver, les échos d’une épouvantable nouvelle firent lever la tempête sur le Traunsee, le lac des premières amours, où Gianni et Milly étaient revenus passer les fêtes de Noël, une nouvelle dont l’archiduc révolté pensa mourir de saisissement : à Mayerling, Rodolphe venait de se suicider en compagnie de la petite baronne Vetsera que lui avait jetée dans les bras quelques mois plus tôt sa malfaisante cousine, la comtesse Larisch-Wallersee.
Longtemps, Jean-Salvator chercha à comprendre ce qui s’était passé au juste. Était-ce vraiment l’amour qui avait mené Rodolphe à cette fin insensée, ou bien le complot hongrois, à présent découvert, avait-il conduit le prince à l’issue fatale par crainte des graves responsabilités qui pouvaient, d’un moment à l’autre, lui incomber ? Puisque les affaires de Hongrie devenaient si brûlantes, le fils de François-Joseph avait-il reculé devant le coup de force qui seul, à présent, pouvait lui donner la victoire en abattant son père… ou bien l’affaire Vetsera n’était-elle qu’un prétexte, un alibi, destiné à masquer le drame réel, celui de la suppression d’un dangereux conspirateur ?
Quoi qu’il en fût, les coups de feu de Mayerling firent, en réalité, quatre victimes car, le premier moment de désespoir passé, Jean-Salvator réagit de façon aussi étrange qu’imprévisible.
— Je ne dois plus, je ne veux plus… je ne pourrai plus jamais mener la vie qui était mienne jusqu’ici, dit-il à Milly. Je refuse mon titre d’archiduc ainsi que celui d’Altesse impériale. Je ne veux plus être un fantoche prétentieux, un mannequin démodé manipulé par un vieillard féroce ; je veux être un homme libre, relever de ma seule conscience et ne plus dépendre que de moi-même, dans la pleine liberté de penser tout haut et d’agir à ma guise. J’entends vivre désormais sur les seuls revenus de ma fortune personnelle, qui n’est pas grande, et sans plus jamais coûter au trésor impérial un seul kreutzer…
Milly n’était pas de celles qui discutent quand leur maître et seigneur a pris une décision. Quelque temps après, malgré les supplications de sa famille, effrayée des conséquences de son geste, Jean-Salvator écrivait à l’empereur pour lui faire connaître, dans toutes les formes de respect requises, sa décision de renoncer à son rang, à ses titres, apanages et prérogatives, pour n’être plus qu’un simple sujet autrichien sous le nom de Johann Orth.
Trop cruellement frappé par la mort de son fils pour éprouver la moindre indulgence envers ce rebelle qu’il rendait en partie responsable des errements de Rodolphe, François-Joseph répondit par un décret qui allait plus loin encore, enlevant au révolté la nationalité autrichienne et lui interdisant de résider dans les limites de l’Empire.
Selon des témoins dignes de foi, une ultime et affreuse scène aurait confronté le vieil empereur et l’ex-archiduc, une scène dont le secret n’a point été révélé, mais dont les éclats auraient réussi à percer les murs cependant épais de la Hofburg. Mais quand, blanc de rage, Jean-Salvator descendit le grand escalier du palais impérial, il savait que plus jamais de sa vie, il ne le remonterait.
Rentré chez lui, dans le petit appartement de l’Augustinerbastei qu’il occupait avec Milly lors de leurs séjours à Vienne, il fit part à la jeune femme de sa décision de quitter l’Autriche, et même l’Europe, pour aller commencer au loin une vie nouvelle.
— Tu es libre, Milly, de me suivre ou non. L’exil est une épreuve pénible, même quand on aime.
— Je suis prête à te suivre où tu voudras, même au bout du monde s’il le faut. Tu sais bien que ma vie, c’est toi et toi seul.
Rassuré de ce côté, il restait à Jean-Salvator un devoir à remplir avant de s’éloigner : reprendre à la comtesse Larisch certain coffret de fer que Rodolphe, avant de partir pour Mayerling, lui avait confié avec prière de le remettre à qui le lui réclamerait en donnant, comme signe de reconnaissance, les quatre lettres gravées sur le couvercle : R. I. U. C.
Par une nuit glaciale, la comtesse, assez effrayée, reçut un ordre mystérieux : celui de se rendre avec le coffret dans les jardins de la place Schwartzenberg.
Il était tard, l’endroit était solitaire et la cousine de Rodolphe, plus morte que vive, vit venir à elle un homme coiffé d’un grand chapeau noir qui lui jeta les quatre lettres convenues. Elle lui tendit la cassette, mais la nuit n’était pas encore assez sombre pour que ses yeux aigus n’aient point reconnu Jean-Salvator.
— Est-ce que vous ne craignez pas, monseigneur, que ce dépôt vous fasse courir un grand danger ? murmura-t-elle.
— Et pourquoi donc, comtesse ? Sachez ceci : moi aussi, je mourrai. – Puis, après une courte réflexion il ajouta, sarcastique : – Je mourrai, mais je resterai en vie…
Quelques instants plus tard, il avait disparu, absorbé par les ombres de la nuit.
Le 26 mars 1890, le brick-goélette Santa Margharita, aux ordres du capitaine Södich, quittait Portsmouth avec, à son bord, le propriétaire du bateau, un Autrichien nommé Johann Orth. Le navire traversa l’Adantique et toucha terre à Buenos-Aires.
De là, le 10 juillet, Johann Orth écrivait à l’un de ses amis viennois, le journaliste Paul Henrich, pour lui dire qu’il était satisfait de son voyage et qu’il se disposait à le continuer afin d’explorer la Patagonie, la Terre de Feu et les abords du cap Horn. Mais il comptait prendre lui-même le commandement de la Margharita, ayant dû laisser à terre le capitaine Södich, sans doute peu disposé à un voyage aussi dangereux. Le départ était prévu pour le jour-même.