Bref, le visage de Moghedien, tout simplement. Un visage qui affichait une sincère surprise. Hélas, cessant de se demander pourquoi elle n’avait pas pu approcher sans se faire remarquer, la Rejetée riposta et trancha net le flux de Nynaeve, comme des ciseaux coupent un fil trop long.
L’onde de choc fit chanceler Nynaeve. Profitant de ce moment de faiblesse, Moghedien attaqua avec un tissage complexe d’Esprit entrelacé à des flux d’Eau et d’Air. Ignorant l’effet que cet assaut était censé avoir sur elle, l’ancienne Sage-Dame tenta de sectionner le flux avec une lame d’Esprit, comme l’avait fait son adversaire.
Avant que sa contre-attaque fasse mouche, elle éprouva une vague d’amour et de vénération pour l’extraordinaire femme qui voulait bien consentir à la laisser…
La lame d’Esprit trancha le flux et ce fut au tour de Moghedien d’encaisser le choc en retour. Dans l’esprit de Nynaeve, il resta comme l’empreinte d’un souvenir – une pulsion qui lui avait donné envie d’obéir, de se soumettre, de plaire… Une trace de ce qui s’était produit lors de sa première rencontre avec Moghedien, dans la Chambre des Floraisons Fanées.
Bien entendu, ces réminiscences décuplèrent la fureur de Nynaeve. Du coup, elle tissa un bouclier – le même, exactement, que celui utilisé par Egwene pour calmer Amico Nagoyin. Une arme redoutable, mais qui rencontra une défense tout aussi puissante. Un tissage d’Esprit qui bloqua un autre tissage d’Esprit, une fraction de seconde avant que la Rejetée soit à tout jamais coupée de la Source Authentique.
Après la défense, Moghedien repassa à l’attaque. Avec l’énergie du désespoir, Nynaeve para le coup.
Sous sa colère, comprit soudain la jeune femme de Champ d’Emond, elle était terrifiée. Dévier ou bloquer des attaques visant à la calmer tout en lançant le même genre d’assaut contre son adversaire mobilisait toute sa volonté et l’essentiel de ses forces. En elle, le Pouvoir bouillonnait tant qu’elle redoutait d’imploser. Le simple fait de devoir tenir debout la faisait trembler, ses genoux jouant carrément des castagnettes. Concentrée sur son combat, elle n’aurait pas pu en détourner assez d’énergie pour allumer une bougie.
La lame d’Esprit de Moghedien faiblissait, son fil semblant moins affûté, mais ça n’aurait aucune importance si la Rejetée parvenait à porter un coup décisif. Dans les circonstances présentes, être radicalement calmée ou « simplement » coupée de la Source – et donc à la merci d’une Rejetée – ne faisait aucune différence. Et l’arme mortelle faisait pression sur le flux de Nynaeve comme la lame d’un couteau sur le cou d’un poulet.
Une image si parlante que Nynaeve regretta d’y avoir pensé. Tout au fond de son esprit, une voix affolée murmurait :
Lumière, ne la laisse pas m’égorger ! Je t’en prie, Lumière ! Non, pas ça ! Pas ça !
Un instant, Nynaeve envisagea de renoncer à sa tentative de couper Moghedien de la Source pour mieux se concentrer sur la défense et repousser l’intolérable attaque de la Rejetée. Mais dans ce cas, son adversaire n’aurait plus besoin de se défendre, et elle pourrait ajouter à son assaut toute l’énergie rendue de nouveau disponible. Comment s’exposer à un tel danger face à une Rejetée ? Pas une « banale » sœur noire, mais une femme qui était une Aes Sedai des millénaires plus tôt, durant l’Âge des Légendes. Une époque où les Aes Sedai des deux sexes accomplissaient des « miracles » dont les sœurs actuelles ne pouvaient même pas rêver.
Si Moghedien pouvait mobiliser toute sa puissance…
Si un homme était entré dans la salle – ou une femme incapable de canaliser le Pouvoir – il aurait vu deux furies qui se faisaient face, chacune d’un côté de la corde blanche. Deux idiotes qui se défiaient du regard dans une salle remplie d’objets bizarroïdes. Un tel observateur n’aurait rien vu qui le fasse penser à un duel. Pas d’acrobaties futiles ou de cliquetis de lames, comme les hommes adoraient en produire. Rien de cassé, ni d’écrasé. Non, seulement deux femmes face à face. Pourtant, il s’agissait bien d’un duel. Peut-être même d’un duel à mort. Car Nynaeve affrontait une Rejetée.
— Tous mes plans sabotés, lâcha soudain Moghedien d’un ton furieux, ses mains aux jointures blanches serrant le devant de sa robe. Au minimum, je vais devoir consentir des efforts incroyables pour tout remettre dans l’ordre. Et rien ne dit que je réussirai. Mais je te ferai payer pour ça, Nynaeve al’Meara. C’était un endroit si agréable pour quelqu’un avide de se cacher… Et ces crétines noires détiennent sans le savoir tant d’artefacts précieux.
Moghedien secoua la tête, puis elle eut un rictus qui dévoila sa dentition parfaite.
— Cette fois, je vais te capturer… Oui, je sais ! Tu feras un marchepied parfait ! Un marchepied vivant qui me permettra de monter en selle et d’en descendre sans aucune difficulté. Sinon, je pourrais t’offrir à Rahvin. Lui, il rend toujours les faveurs qu’on lui fait. Il doit avoir une petite reine pour le distraire, à présent, mais les jolies femmes ont toujours été son point faible. Il adore en avoir trois ou quatre en même temps, chacune s’efforçant d’obtenir ses bonnes grâces. Que dirais-tu de ça ? Passer le reste de ta vie à lutter pour obtenir les faveurs de Rahvin. Une fois entre ses mains, c’est ce que tu désireras le plus au monde. Il a ses petites astuces pour plier une femme à sa volonté… Oui, tu ferais un très bon cadeau pour lui.
La colère de Nynaeve atteignit des sommets inédits. De la sueur ruisselait sur son front, ses jambes tremblaient, mais la fureur lui donnait encore de la force. Requinquée, elle parvint à approcher sa lame d’Esprit du flux de Moghedien, qui dut produire un effort considérable pour bloquer le coup.
— Ainsi, tu as découvert ces charmants bijoux, dans ton dos ? lança la Rejetée alors que les forces s’équilibraient provisoirement. Comment as-tu réussi ça ? (Bizarrement, Moghedien parlait d’un ton neutre, comme si elle eût évoqué la pluie et le beau temps.) Au fond, quelle importance ? Tu es revenue pour t’en emparer ? Ou pour les détruire ? C’est impossible, sais-tu ? Rien ne peut détruire ce métal, parce que c’est une variante de cuendillar. Même les torrents de Feu ne peuvent rien contre la pierre-cœur. Mais si tu penses utiliser ces bijoux, eh bien, disons qu’ils ont des… défauts. Si on met le collier autour du cou d’un homme capable de canaliser, la femme qui porte les bracelets peut lui faire faire ce qu’elle veut. Certes, mais ça ne l’empêchera pas de devenir fou, et le « courant » va dans les deux sens, si tu vois ce que je veux dire. Au bout du compte, l’homme commencera à contrôler aussi la porteuse des bracelets, qui devra livrer un combat permanent. Rien de très agréable, quand le « partenaire » est en train de perdre la raison. Bien sûr, on peut être plusieurs à porter les bracelets, ce qui limite l’exposition de chaque femme, mais pour ça, il faut trouver des personnes de confiance. Les hommes sont très doués pour la violence, du coup, ils font des armes formidables. Il y a aussi la possibilité que deux femmes portent chacune un bracelet au même moment. Là, il faut que la confiance soit absolue. Cette solution ralentit considérablement la « contamination », ai-je cru comprendre, mais elle limite aussi le contrôle, même si les deux porteuses sont en parfaite harmonie. Pour finir, il y aura quand même un combat pour la domination, chacune des femmes désirant qu’on lui retire son bracelet alors que l’homme aspirera bien sûr de son côté à ce qu’on lui enlève le collier. (Elle inclina la tête et arqua un sourcil interrogateur.) Tu suis mon raisonnement ? Contrôler Lews Therin – Rand al’Thor, puisque c’est son nom aujourd’hui – serait très utile, mais le prix à payer est très élevé. Peut-être trop… Tu comprends pourquoi j’ai laissé le collier et les bracelets là où ils étaient ?