Выбрать главу

Lorsque le boucan de la populace commença à diminuer, dans le dos des fugitives, Thom prit le temps de se fendre d’une révérence à l’intention d’Amathera.

— C’est un honneur, Panarch ! lança-t-il. Un mot de toi, et je ferai tout ce que tu voudras !

Bizarrement, Amathera regarda Elayne, eut une petite moue et répondit :

— Vous me prenez pour quelqu’un d’autre, mon bon seigneur. Je ne suis qu’une malheureuse réfugiée sauvée par ces braves femmes.

Thom, Juilin et Domon se regardèrent, intrigués. Mais Elayne ne laissa pas le temps de parler au trouvère :

— Thom, ce n’est pas le moment de bavarder. Si nous allions à l’auberge ?

Une fois dans l’établissement, les trois hommes furent tout aussi surpris quand la Fille-Héritière présenta à Rendra la « réfugiée Thera », une pauvre femme sans le sou en quête d’une paillasse et de « quelque corvée » lui permettant de payer sa pitance. Habituée aux excentricités de ses clientes, Rendra conduisit aussitôt Thera à la cuisine – mais non sans avoir vanté ses magnifiques cheveux et souligné qu’elle serait superbe vêtue d’autre chose que d’un « sac à patates ».

Quand tout le monde fut entré dans la Chambre des Floraisons Fanées, Nynaeve ferma la porte avant de s’écrier :

— Thera ? Et elle s’est laissé imposer ça ? Elayne, Rendra va lui demander de faire le service dans la salle commune ?

La Fille-Héritière ne se démonta pas.

— Oui, c’est très probable… (Elayne se laissa tomber dans un fauteuil, envoya valser ses escarpins et commença à se masser les pieds.) Je n’ai pas eu de mal à convaincre Amathera de se cacher pendant quelques jours. Après tout, quand on crie « la Panarch est morte », on peut tout autant beugler « mort à la Panarch » ! Avoir vu les émeutiers de ses yeux a fini de la persuader. Pour récupérer son pouvoir, elle ne veut pas compter sur Andric. Alors, tant qu’elle n’aura pas pu contacter le seigneur capitaine de sa Légion, mieux vaut qu’elle fasse profil bas… Selon moi, Andric ne va pas tarder à avoir une surprise, avec cette femme. Je regrette vraiment qu’il ne l’ait pas surprise, au contraire, parce qu’elle l’aurait amplement mérité.

Domon et Juilin se regardèrent, aussi largués l’un que l’autre. Comme si elle avait compris cet énigmatique discours, Egeanin hocha gravement la tête.

— Mais pourquoi tout ça ? demanda Nynaeve. Tu n’as peut-être pas aimé qu’elle essaie de te fausser compagnie, mais… Au fait, comment a-t-elle réussi son coup, alors que vous étiez deux à la surveiller ?

Egeanin jeta à Elayne un regard si furtif que l’ancienne Sage-Dame crut avoir eu la berlue.

Elayne se pencha pour mieux masser la plante d’un de ses pieds. À la voir rougir, elle devait avoir très mal…

— Nynaeve, cette femme ne sait rien de ce qu’endurent les gens du peuple.

Parce que toi, c’est ton pain quotidien ?

— Elle semble avoir un certain sens de la justice, continua Elayne, pourtant, apprendre qu’il y a des réserves de nourriture pour un an, au palais, ne l’a pas perturbée. Et quand j’ai mentionné la soupe populaire, j’aurais tout aussi bien pu lui parler en ancienne langue. Travailler pour gagner sa croûte ne lui fera pas de mal, bien au contraire. (Tendant les jambes sous la table, elle fit jouer ses orteils.) Bon sang ! ça fait du bien !

» Elle ne souffrira pas longtemps, de toute façon… Dès qu’elle aura contacté le chef de sa Légion, Liandrin et les autres devront quitter le palais, et tout recommencera comme avant. C’est dommage, mais bon…

— Elayne, le temps presse, dit Nynaeve en s’asseyant à son tour.

Elle trouva agréable de se reposer, mais qu’avait donc Elayne avec ses fichus pieds ? Depuis le matin, elles avaient à peine marché…

— Nous avons besoin de la Panarch, Fille-Héritière, et pas dans la cuisine de Rendra !

Au moins, Nynaeve aurait juré qu’il n’y avait rien à redouter de Moghedien. Depuis sa fuite, elle avait eu une foule d’occasions de se manifester, sans en saisir aucune. Cela dit, comment avait-elle pu se libérer ? Le bouclier était mal verrouillé, sans doute… En tout cas, si la Rejetée ne s’en était pas prise à une adversaire qu’elle devait savoir épuisée, il y avait peu de risques qu’elle revienne à la charge avant longtemps. D’autant plus qu’elle accordait une importance très relative au collier et aux bracelets.

Ce raisonnement ne s’appliquait pas à Liandrin. Si elle découvrait ce qui s’était passé, nul doute qu’elle se mettrait en chasse…

— La justice de la Fille-Héritière, murmura Thom, pourrait bien avoir la haute main sur celle de la Panarch. Quand nous nous en éloignions, j’ai vu des hommes entrer par cette porte. D’autres ont franchi le portail principal. J’ai vu de la fumée sortir par quelques fenêtres… Ce soir, il ne restera plus du palais qu’un tas de ruines fumantes. Alors, pas besoin de soldats pour en chasser l’Ajah Noir ! Du coup, « Thera » peut bien rester ici quelques jours pour apprendre la leçon que tu veux lui enseigner. Elayne d’Andor, tu seras une très grande reine, un jour.

Le sourire ravi de la jeune femme s’effaça quand ses yeux se posèrent sur le trouvère. Se levant, elle contourna la table, approcha de Thom, fouilla dans les poches de sa veste pour en extraire un mouchoir, puis entreprit de lui nettoyer le front sans se soucier de ses protestations.

— Tiens-toi tranquille, dit-elle avec l’agacement d’une mère qui soigne un enfant turbulent.

— Pourrions-nous au moins voir le butin pour lequel nous avons risqué notre peau ? demanda Thom quand il comprit qu’Elayne n’en ferait qu’à sa tête.

Nynaeve posa sur la table le disque noir et blanc qui contribuait à fermer la prison du Ténébreux, puis le collier et les bracelets qui lui communiquèrent une immense tristesse avant qu’elle ait pu les lâcher.

Tout le monde approcha de la table.

— Je possédais jadis un objet comme celui-ci, dit Domon en désignant le sceau.

Nynaeve ne formula pas à haute voix ses doutes. Il existait sept disques semblables. Cuendillar ou non, trois étaient brisés et Moiraine en détenait un…

Quatre sceaux encore intacts. Comment pouvaient-ils suffire à maintenir fermée la prison du mont Shayol Ghul ? Oui, comment ?

Egeanin toucha le collier, puis elle en écarta les bracelets. Sentait-elle le flot d’émotions ? Peut-être, mais elle n’en montrait rien… Fallait-il pour ça être capable de canaliser le Pouvoir ?

— Ce n’est pas un a’dam, déclara la Seanchanienne. Ces bijoux ont été taillés dans une seule pièce d’un métal semblable à l’argent…

Nynaeve regretta qu’Egeanin ait mentionné l’a’dam.

D’accord, mais elle n’a jamais porté le bracelet d’un a’dam. Et elle a laissé partir cette pauvre femme. Enfin, pauvre femme, c’est vite dit. Bethamin était une sul’dam, après tout…

Au fond, Egeanin s’était montrée plus clémente que Nynaeve l’aurait été à sa place.

— Ces bijoux ressemblent quand même à un a’dam, Egeanin. Au moins autant que nous nous ressemblons…

La Seanchanienne parut surprise, mais elle finit par acquiescer. Deux femmes faisant chacune de leur mieux. Donc, pas si différentes que ça…

— Vous envisagez de poursuivre Liandrin ? demanda Juilin en s’asseyant. (Les bras croisés, il contempla le « butin ».) Qu’elle soit ou non chassée de Tanchico, elle restera une menace. Tout comme ses complices. Cela dit, ces objets sont trop importants pour qu’on les laisse n’importe où. Je ne suis qu’un pisteur de voleurs, mais selon moi, ils devraient être en sécurité à la Tour Blanche.