Il s’est essuyé à ma chemise, puis, soudain, avec une vigueur ahurissante, il m’a placé une série de coups de poings en plein estomac. L’air s’est taillé, loin de moi. J’avais beau claper désespérément, je n’obtenais plus d’arrivage…
— Si je te coupais les burnes, a-t-il suggéré. Hein, si je te les coupais, salope ?
— Chacun rêve de ce qu’il n’a pas, ai-je réussi à haleter…
Il a plongé la main dans la poche de son pantalon et en a ressorti un long couteau à la lame très mince.
— Si tu ne dis pas tout de suite où est le fric, je t’ouvre !
— Fais pas ça, je crains les courants d’air.
Il a souri, d’un sourire étrange. Puis il a appliqué la lame contre ma chemise et a décrit rapidement un sobre motif. Je n’ai rien senti, pourtant un grand lambeau de ma chemise est tombé et, sur ma peau, son motif s’est reproduit en trait rouge, hérissé de perles rouges…
— Tu as tort de la fermer, Kaput, je me sens en forme aujourd’hui, et je suis très capable de te découper en morceaux, tu entends ?
J’ai compris que si les autres n’intervenaient pas, il allait en effet drôlement m’abîmer.
— Dites, Meyerfeld, ai-je lancé, vous ne trouvez pas que ce garçon va un peu trop loin dans le bluff ? Il vous joue son morceau de bravoure pour vous endormir et…
— Laissez ! a dit Meyerfeld, s’il n’arrive pas à vous faire avouer, nous, nous parviendrons à le faire parler après !
J’ai fait une grimace. Comme stimulant, ça se posait là. Après cette mise en demeure, il ne restait plus à Angelo qu’à jouer le jeu jusqu’au bout… Ses traits se sont creusés.
— Ecoute, Kaput, m’a-t-il dit. Moi j’ai un avantage sur les autres, c’est que je sais que tu sais… Donc, je suis fort puisque je ne doute pas, tu comprends ?
Il était intelligent. Ses deux yeux de couleurs différentes me fixaient intensément. Ils m’incommodaient et j’avais un début de nausée. Cela devait venir un peu de la drogue qu’il m’avait fait avaler la veille.
— Je ne sais rien ! ai-je répondu. Tu peux me découper en tranches fines comme une mortadelle, je ne te dirai rien puisque c’est toi qui…
Il a eu un geste fou et m’a plongé la lame de son couteau dans la hanche. Puis il l’a tournée dans la plaie lentement, au lieu de l’en arracher.
La souffrance était intolérable… Les autres ne me perdaient pas de vue… Meyerfeld, de plus en plus mécontent, se noyait dans un nuage de fumée bleutée. A terre, M. Antoine revenait du pays des pommes vapeurs à grands renforts de soupirs…
— Parle ! a murmuré Angelo, parle ou je te déchire toute la viande, salaud !
Il me semblait avoir un trou profond dans le corps. Une caverne ! Du sang chaud coulait sur ma cuisse droite… Ma joue continuait de flamber…
Angelo avait un grand visage blanc dans lequel ses yeux mettaient des taches de lumière barbares.
— Parle !
J’ai serré les dents… Et puis, entre mes paupières à demi-baissées j’ai vu un bath fantôme dans l’encadrement de la porte donnant sur le couloir. C’était Merveille, en combinaison… Elle était là, un tisonnier à la main, muette et silencieuse, pâle aussi… J’ai fermé les paupières pour ne pas risquer de la dénoncer par mon regard à ces hommes qui lui tournaient le dos…
— C’est bon, ai-je soupiré… Je… je vais parler.
C’était la phrase qu’il fallait dire pour bien tenir mon auditoire en main. Ils ont tous eu comme une crispation et leurs êtres se sont littéralement tendus vers moi…
— Alors ? a grommelé Angelo, exultant…
Il n’a pu en dire plus. Il y a eu un bruit mat. C’était Merveille qui venait d’abattre son tisonnier sur la nuque de Sidoine. Elle y avait mis tout son courage, toute sa volonté. L’autre a lâché la seringue et a titubé. Avant que les gars aient eu le temps de réaliser, Merveille s’était emparée de l’arme…
Ce qu’il y avait de magnifique, chez cette femme, c’était son esprit de décision… N’importe quelle souris, en pareil cas, aurait menacé mes tourmenteurs et crié un puéril « Haut les mains ! ». Elle, au contraire, flinguait à tout va… Elle est allée au plus pressé, c’est-à-dire à Angelo. Il a morflé le début de la rafale et ça l’a presque coupé en deux… Ensuite, c’est Meyerfeld qui a eu droit à la distribution de bonbons. Il s’est abattu, son cigare planté dans le bec, raclant le sol de ses pieds. Enfin le moustachu a eu sa part au moment où il dégainait sa rapière personnelle. Elle lui a fait le bon compte… Dans le bocal qu’il a morflé… Vlllan-rrraoum ! Instantanément, sa bouille a ressemblé à un panier de groseilles écrasées.
Moi, je surveillais M. Antoine, lequel se dressait avec une boutanche à la main, derrière Merveille.
— Attention, Merveille !
Elle a fait un saut de carpe et la bouteille s’est abattue sur son épaule, lui arrachant un cri de douleur.
J’ai fait un croc-en-jambe à M. Antoine. Il a basculé.
— Farcis-le ! ai-je crié.
Mais il ne restait plus de dragées dans la carabine à répétition. La détente a émis un petit bruit idiot.
J’ai sauté sur la veste d’Angelo, jetée sur la table et j’ai puisé un automatique. De mes deux mains jointes par les menottes, j’ai envoyé la purée à Antoine… La première balle ne l’a pas atteint, mais la seconde lui a crevé l’œil gauche, ce qui se passe de tout commentaire et de toute thérapeutique.
Pour un beau carnage, c’était un beau carnage… Cinq zigs allongés pêle-mêle dans la pièce, plus sanguinolents les uns que les autres… Oui, du beau boulot…
Je me suis tourné vers Merveille :
— On peut dire que tu es tombée à pic !
— J’ai l’impression, oui…
Elle m’a regardé et a poussé un cri.
— Mon Dieu ! Comme tu saignes !
Ça pissait dru en effet, par ma blessure au flanc. Le couteau d’Angelo y était toujours planté. J’ai saisi le manche et, d’un geste bref, j’ai retiré l’arme… Il y a eu un nouveau flot de sang.
— Cette vache m’a tranché une veine, ai-je murmuré…
— Attends !
Elle s’est barrée en courant. Deux minutes plus tard, elle revenait avec une petite pharmacie qu’elle avait arrachée du mur de la salle de bains.
Promptement elle l’a inventoriée. Elle a tout d’abord arrosé ma plaie avec de l’alcool. Le sang s’est frangé d’une mousse blanchâtre. Ensuite elle a pris de la gaze, l’a roulée en boule et l’a appliquée contre ma blessure. Puis avec une bande Velpeau, elle l’a maintenue en place.
— Bon, a-t-elle fait, allons nous habiller et fichons le camp, je crains qu’une mitraillade pareille ait jeté la panique dans le patelin…
Moi aussi, je redoutais l’arrivée de la maréchaussée.
Elle m’a libéré de mes poucettes, grâce à la clé trouvée dans la poche du gros et nous sommes allés nous loquer en vitesse. Ma blessure me faisait encore très mal, mais le sang coulait moins fort.
Lorsque nous avons été habillés, j’ai couru au garage, suivi de la petite…
J’étais bien embêté parce que la Cadillac était maintenant inutilisable.
Heureusement il y avait la DS noire des poulets dans la cour.
— Filons vite ! a dit Merveille en s’y dirigeant.
— Minute, mon chou, et le fric ?
Elle s’est immobilisée.
— Le fric ?
— Ben alors ! Tu ne penses pas que je vais le laisser en dépôt ici ?
Je me suis dirigé en clopinant vers la Cade. J’ai récupéré un cric et la manivelle.