Par une des fenêtres de son bureau — car malgré son jeune âge, son talent lui avait valu un bureau à deux fenêtres — il voyait un coin du Mail, regardait les touristes, au loin. La coupole de fonte du Capitole ne lui rappelait pas le dôme des Invalides. Carlo, en effet, n’avait jamais vécu à Paris. Il y avait emmené Marge, pour un week-end, mais ils n’avaient vu ni la tour Eiffel, ni le Louvre, ni même les impressionnistes du musée d’Orsay. Et pourquoi pas aller chez les quelques cousins au dernier degré qui lui restaient, ou faire les puces de Saint-Ouen ? Ils étaient allés au vernissage d’un ami guatémaltèque qui exposait des gravures, dans une galerie du Marais. Ils n’aimaient pas spécialement les gravures, mais quitte à s’ennuyer, autant faire plaisir à quelqu’un.
Le monde, qui ne devait pas tarder à connaître de grands séismes, était si calme. « Fonctionnaire international » ne voulait pas dire grand-chose pour eux — si ce n’est des horaires fixes, qui n’étaient pas les mêmes, des centaines d’amis en commun, et peu d’autres choses fixes, moins encore qui leur fussent communes. Pas beaucoup à voir ainsi l’un avec l’autre, peu de moments pour se voir, mais toujours beaucoup à se dire. Ils se plaisaient. Carlo et Marge ne se posaient pas de questions. Ils n’en posaient pas plus à autrui, et personne ne leur demandait rien. Indifférents aux défauts de l’autre, qu’ils n’avaient pas le temps de subir, ils se devinaient à demi-mot. Carlo ne discernait pas chez Marge ce qui l’eût agacé chez tout autre. Mais il prévenait ses désirs, ses demandes. Depuis dix ans à peu près, ils ressemblaient au monde dont ils avaient, pour une parcelle, la gérance diplomatique : ils avaient la paix.
Même s’ils n’y allaient jamais, s’ils l’évitaient presque, ils aimaient la pelouse du Mail, grande serviette de pic-nic à la taille des Etats-Unis d’Amérique, et ses maisons autour comme la place d’un village de géants. Ils s’amusaient à regarder les photographies aériennes de Washington — comment les prend-on, et quand ? Aucun avion n’est autorisé à survoler Washington, grâce à Dieu — et à retrouver le Mail, le reconnaître : dans ce rectangle vert où serpentaient les Japonais, les groupes de vacances du Queensland et les clubs de troisième âge de Cormeilles-en-Parisis, ils reconnaissaient, malgré tout, un peu du centre de leurs vies, un peu d’eux-mêmes. Leur curiosité n’était guère plus forte.
Parfois, Marge parlait de la National Gallery, quand elle lisait dans un magazine quelque chose sur les impressionnistes ou Matisse, quand on lui offrait un livre d’art. Elle avait installé dans sa chambre un lutrin en plexiglas noir — Carlo se postait derrière et improvisait des oraisons funèbres qui tiraient des larmes — destiné à placer ces livres si lourds, ouverts à une page dont elle voulait s’imprégner pour « se former l’œil » : une gymnastique de plus — La Grenouillère, La Blouse roumaine, Le Baiser de Klimt et autres. En fait, une fois le livre ouvert, elle ne le regardait plus, il prenait la poussière et la femme de ménage le rangeait.
Elle savait aussi très bien parler de peinture en posant sa tasse de café sur la jaquette de la merveille fraîchement offerte. Elle se déshabillait entièrement et prenait la pose de l’Odalisque d’Ingres. Enfoncée un peu dans le canapé, elle fronçait les sourcils. Elle regardait avec fixité. Marge ressemblait alors, pensait Carlo, à une magicienne — son index décrivait dans l’espace des formes qui se rapprochaient, disait-il, en jouant les savants, des hiéroglyphes de Tell el-Amarna ou des idéogrammes du linéaire crétois. D’autres fois, les pierres suspendues à son cou s’entrechoquaient, sa robe noire devenait le manteau d’une prêtresse inca. Car ils s’intéressaient aux « autres cultures ». À « l’Orient », dans son ensemble, où ils désiraient aller. Là non plus, pas vraiment par snobisme, parce qu’il fallait bien pouvoir parler avec les collègues diplomates qui rentraient de Hong Kong ou des Philippines. Ni Marge, ni Carlo n’étaient cultivés, au sens où naguère en Europe on employait ce mot. Ils faisaient ce qu’ils pouvaient, c’était un peu du bricolage, des restes accommodés quand on a tout oublié : par instinct, ils avaient cherché dans l’étude de ces régions, qu’ignorent bon nombre de gens instruits, une culture qui les mît un peu en valeur, qui les distinguât. Sur les autres terrains, la Révolution française ou la Révolution américaine, la guerre de Sécession, le Mexique de Juárez, les villes italiennes, la tapisserie de Bayeux, le base-ball, les sports en général, ils étaient battus d’avance. Sur l’impressionnisme, Klimt ou Matisse lui-même, sujets faciles sur lesquels ils avaient une bibliothèque qui pesait un bon poids, ils ne sauraient jamais rien — ou plutôt : il y en aurait toujours qui en sauraient plus. Alors, à quoi bon s’échiner ? Tandis que les cultures chinoises… Déjà dans la succession des dynasties, bien des amis s’embrouillaient tout de suite. Ce n’était pourtant pas sorcier.
Marge, très blonde, quand elle traçait avec l’index ces grands signes sacerdotaux au-dessus de son canapé, plongeait Carlo dans un ravissement qui ne pouvait manquer d’éblouir leurs invités de ces soirs-là. Elle riait aux éclats. On les enviait : elle, si parfaitement belle, lui si clair et brillant. Rien ne leur échappait — et cela n’échappait à personne.
Marge lisait peu. Carlo, au contraire, s’était constitué une bibliothèque, à côté de celle consacrée aux chinoiseries. Il griffonnait des annotations illisibles dans les marges de livres illisibles, pour montrer qu’il les avait lus.
C’étaient le plus souvent des romans dans des langues réputées difficiles — romans russes — des livres de philosophie, des traités de sagesse antique, des classiques latins, le Tractatus de Wittgenstein, Le Gouverneur de Kerguelen de Valéry Larbaud. Sa bibliothèque surprenait. Carlo disposait ses volumes un peu partout chez lui, comme des bibelots. Sur certaines pages de garde, il marquait son nom en français. Aucun des deux n’avait la télévision, ni de répondeur pour le téléphone, ce que l’on commentait dans leur entourage. L’époque des mobiles n’en était encore qu’à ses balbutiements. Cette difficulté à communiquer faisait toute la magie des années quatre-vingt.
Pour que Carlo ait trouvé le temps d’entrer dans la National Gallery, il avait donc fallu une extraordinaire succession de coïncidences, ou que le destin en personne s’incarnât pour l’y obliger. On aura deviné peut-être qu’il y avait fallu, aussi, ses secrètes activités. Un espion doit agir seul.
Marge était partie à la campagne, c’est-à-dire au bord de la mer. Ses parents habitaient Newport, une vaste maison de bois maquillée en blanc, qu’il fallait faire repeindre chaque année — jusqu’aux larges planches du parquet —, où elle avait passé les dimanches de son enfance. Même depuis qu’elle n’habitait plus New York, elle prenait sa Jeep presque tous les samedis et s’engageait sur la « route de la poste », la route « numéro un », la première du pays. Elle y pensait toujours quand elle allait à pleine vitesse sur cette voie toute droite et c’était là son seul contact, hormis la succession des dynasties chinoises, avec ce qu’il est convenu de nommer l’Histoire.