Amelia sourit un peu.
Pas lui.
Dans un flash aveuglant, la foudre déchira le monde.
3
À l’école, on le traitait de bâtard et c’était vrai. Son père avait pris la tangente peu après sa naissance. De lui Paul ne savait que le nom (Todd Preston) si bien qu’il avait dû se l’inventer. Gamin, dans les cours d’école, il disait que son père était mort dans le désert du Nefoud, en Arabie, tué par un scorpion alors qu’il faisait des relevés anthropométriques. Paul ne savait pas trop ce que ça voulait dire, anthropométrique, mais le terme était trop compliqué pour qu’on mît en doute sa véracité. Aux plus mioches que lui, il racontait des histoires d’accidents de moto sur la route de Tijuana, Mexique. Les mioches en lâchaient des jurons colorés. Avec lui au moins on voyageait. Et puis, il y croyait presque.
La réalité c’est qu’il avait longtemps vécu seul avec sa mère, Mary, infirmière au dispensaire du quartier. Le chômage rôdait en ville, les gens comme elle avaient peur des jeunes comme lui, les travaillistes démantelaient l’État-providence, le mythe d’une société égalitaire et prospère s’effondrait à grand renfort de privatisations. Mary avait perdu son emploi et avec lui une bonne part d’espoir. Elle sanglotait souvent dans la cuisine. Paul ne faisait rien pour la consoler — ce n’est pas d’un fils qu’elle avait besoin, mais d’un homme.
Thomas Osborne n’était pas plus mal qu’un autre : barbu péremptoire d’origine écossaise, il était chef d’équipe dans une entreprise de charpente. Malgré quelques trous d’air, Thomas avait assez de plomb dans la cervelle pour ne jamais se frotter à ce faux fils, cet adolescent aux silences inquiétants qu’à la naissance de John il avait fini par adopter…
Paul n’avait jamais beaucoup communiqué avec les membres de sa famille. Depuis le départ d’Hana, c’était pire. Il suivait les cours du bout des neurones, ne ramenait aucun copain à la maison, encore moins de copines, et fréquentait assidûment la bibliothèque du quartier où il se procurait quantité de livres, avec lesquels il s’enfermait dans sa chambre jusque tard dans la nuit. Mary se faisait du souci, Thomas répondait qu’au moins pendant ce temps-là il ne faisait pas de conneries…
Dix mois étaient passés depuis qu’Hana fréquentait le kohangareo. Elle était bien rentrée quelques week-ends comme elle l’avait dit, mais elle ne frayait plus avec les jeunes de la cité et ne sortait qu’accompagnée des sœurs Douglas. Bien entendu, Hana n’était jamais venue sonner chez lui pour demander à le voir : elle l’avait tout bonnement abandonné.
Et puis un matin de janvier, au beau milieu des vacances, Paul la vit devant l’arrêt de bus : les cheveux relevés dans un chignon tarabiscoté, Hana attendait, le visage tourné vers un groupe de bicoques. Seule.
— Tena koe[4], dit-il en l’accostant.
Il n’était pas sûr de la prononciation. La métisse portait un pantalon serré et une tunique chinoise boutonnée jusqu’au cou.
— E korero maori ana koe[5] ?
Un léger sourire flottait sur ses lèvres brunes.
— He iti iti noa iho taku mohio[6], répondit-il, hésitant sur les syllabes.
Hana le dévisageait, un soupçon d’ironie dans la voix.
— Ka pai… E noho ki raro[7], fit-elle en posant sa main sur le banc.
Paul resta debout. Il avait le ventre noué et aucune pratique des rudiments de maori étudiés dans sa chambre. Elle se tenait assise sur le banc et ses yeux verts pétaient le feu dans la chaleur de l’été :
— Tena koe, kei te pehea koe[8] ?
— E ke pai…, répondit-il, anxieux[9].
Il ne savait pas répondre autre chose. Elle lui renvoya un regard oblique.
— He puku mate, nei[10] ?
Il ne saisissait plus.
— Je crois que j’ai épuisé toutes mes cartouches, avoua-t-il.
Elle rit doucement.
— Tu as appris où ?
— Dans les livres. Ceux de la bibliothèque.
— Ah oui ? (Elle l’observait avec intérêt.) Pourquoi ?
— Tu as déjà demandé à un enfant pourquoi il apprenait à parler ?
— Non.
— Moi c’est pareil.
Petit malin, va.
Silence dans ses yeux de jade. Elle sentait bon…
— Ton école maorie, ça se passe bien ? dit-il.
— Pas mal…
L’image de son corps nu à la fenêtre de leurs quinze ans se superposait au présent ; plus loin un chien galeux fouinait dans une poubelle renversée, le soleil avait chassé les gens vers les maisons, même les gamins avaient disparu de la surface du globe…
— Et toi ? relança Hana.
— Moi, rien de spécial.
— Tu as quand même appris à parler maori, insinua-t-elle.
— Tu appelles ça parler ?
— Faut bien commencer à un moment ou à un autre…
Sur le coup, Paul aurait juré qu’elle parlait d’eux.
— Tu sais ce que tu vas faire après le lycée ? demanda-t-elle.
— Ça dépend.
— De quoi ?
— Je sais pas encore. Ça dépend.
La jeune Maorie fronça les sourcils dans un rictus charmant.
— Toujours aussi mystérieux…
— C’est toi qui disparais à tout bout de champ, rétorqua-t-il, pas moi.
— Toi aussi tu devrais partir, insinua la jeune fille.
— Je compte pas faire de vieux os par ici.
— Raison de plus pour ne pas perdre de temps.
Hana le buvait des yeux. Ou alors il délirait.
— Tu attends quelqu’un ?
— Les copines, répondit-elle.
— Toujours en clan ?
— Toujours en vie. (Elle se tourna vers les baraquements qui constituaient leur lotissement.) Tiens, les voilà qui arrivent…
Les sœurs Douglas traversaient le terrain vague qui menait à l’arrêt de bus, d’horribles caleçons longs et une veste de chasse en guise d’uniforme.
— On va en ville, annonça Hana. À l’aquarium de Kelly Tarlson. Tu veux venir avec nous ?