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— Tu as trouvé quelque chose ? dit-il en la trouvant dans son antre.

— Sur l’étagère, répondit-elle du bout du nez.

Ses yeux aussi s’étaient ternis. Osborne attrapa l’enveloppe posée sur l’étagère et lut le premier rapport d’autopsie.

Amelia avait analysé les tissus du visage de Tagaloa et plus particulièrement les cicatrices causées par le moko. Comme il le pensait, les incisions n’avaient pas plus de quarante-huit heures. En revanche, les tatouages n’avaient pas été exécutés avec de l’encre mais de manière plus traditionnelle : du charbon de bois. Amelia avait également trouvé du pollen dans les tissus du jeune Maori. Du pohutukawa, un arbre qui fleurissait l’été sur l’île du Nord, et plus particulièrement en bord de mer. Mais le plus surprenant venait de l’ustensile utilisé pour les mokos : ce n’était pas une aiguille qui avait provoqué les incisions, ni aucun objet d’acier, mais un ciseau très aiguisé, probablement en os…

Un uhi, songea Osborne, le ciseau traditionnel utilisé pour les tatouages, jadis taillé dans l’os des baleines ou… des humains.

Les fémurs.

Voilà pourquoi on ne les avait pas retrouvés dans le charnier de Waikoukou Valley : Nepia et Zinzan Bee en avaient besoin pour tailler des uhis et, comme leurs ancêtres adeptes du culte d’Hauhau, tatouer les guerriers avant le combat… Les informations se télescopèrent dans son esprit fatigué : Nepia utilisait du charbon de pohutukawa pour ses mokos, un arbre de bord de mer.

Hana était avec eux.

Great Barrier.

La maison qu’il lui avait achetée.

Le sang cognait dans ses veines. C’était comme un flash aveuglant au travers de la tête.

Amelia, le scalpel à la main, venait d’ouvrir la cage thoracique. Osborne se tourna vers elle, livide :

— Tu en as encore pour longtemps ?

— Au moins trois ou quatre heures, répondit-elle sans relâcher son attention.

— Tu ne peux pas rester avec ce type sur les bras, dit-il. Il va falloir s’en débarrasser.

— Pas avant d’avoir fini l’autopsie.

— Trop dangereux. J’ai envoyé Timu et ses acolytes sur une fausse piste mais ils vont bien finir par t’interroger.

— Occupe-toi de tes affaires, je m’occupe des miennes, rétorqua-t-elle sèchement. Qu’ils viennent. De toute façon, je donne ma démission sitôt cette histoire terminée. Mais pas question d’abandonner. Pas maintenant. Je peux trouver d’autres indices.

Osborne maugréa : ça ne lui plaisait pas de la laisser avec le cadavre sur les bras. Pas du tout.

— Je connais un endroit où le cacher, renchérit-elle, pas loin de la maison. En attendant que tu m’en débarrasses…

Il hocha la tête mais son regard avait changé.

— Pourquoi ? relança Amelia. Tu t’en vas ?

— Oui.

— Où ?

— À Great Barrier. Je crois qu’ils sont là-bas.

— Qui ça ils ?

Elle.

— Les tueurs, répondit Osborne. Il y a un premier vol à huit heures…

Amelia ne broncha pas : il partait et c’était comme s’ils n’allaient jamais se revoir. Comme si cette nuit n’avait servi à rien, comme si leur amour n’était qu’un échantillon, une émotion jetable… Elle regarda sa montre.

— Il est six heures et demie : tu devrais te dépêcher.

Osborne ne vit pas les larmes qui stagnaient dans ses pupilles : il embrassa sa nuque et, abandonnant un long frisson à la femme qui l’aimait, disparut sans un mot.

*

Les côtes déchiquetées de Great Barrier apparurent depuis le hublot du bimoteur. Ils étaient six à bord, en plus du pilote, un jeune type en manches de chemise qui commentait le vol sous les gloussements des autres passagers, des touristes ; le coucou faisait un boucan de tous les diables, Osborne se tenait penché sur le hublot, trop fatigué pour dormir.

En proie à la confusion et au doute, il revisitait sa vie, celle d’Hana, leurs rendez-vous manqués… Il avait bâti pour elle une maison avec l’argent de ses violeurs et l’espoir de gagner sa rédemption, de se faire pardonner le caillou qu’il lui avait jeté sur le terrain vague de leur enfance, il avait construit une maison pour vivre ensemble mais elle lui avait renvoyé son caillou à la gueule. Au diable. Ce n’était pas d’un mari qu’elle avait besoin mais d’un allié : car Hana connaissait les raisons de la mort de Wira quand elle l’avait rejoint au port de commerce. Sa grand-mère morte de chagrin à l’idée de ne pouvoir être enterrée sur les terres ancestrales, c’était comme si tous ses efforts s’anéantissaient, d’un bloc.

Hana savait déjà qu’elle allait se venger en grimpant sur le cargo : elle l’avait suivi jusqu’à Great Barrier pour le tester, lui le flic « spécialiste de la question maorie », sur le terrain de son utu. Accepterait-il de l’aider ? Et lui n’avait rien compris : rien. Il lui avait proposé la paix mais c’est la guerre qu’elle voulait. Alors, de dépit ou de rage, Hana s’était tournée vers Nepia et sa secte d’illuminés pour assouvir sa vengeance… Était-il possible de se comprendre aussi mal ?

Aujourd’hui, lui seul pouvait deviner qu’ils se cacheraient à Great Barrier, dans la maison qu’il avait construite pour elle : était-ce un signe qu’Hana lui envoyait ? Un appel au secours ? Son grand-père n’avait pas réussi à la sortir de là, mais lui le ferait : il la sauverait.

Le bimoteur contourna les pins en bordure d’océan et atterrit sur la piste bosselée. L’aérodrome de Claris se résumait à une cabane plantée au milieu d’un champ. Le Cessna vint se garer devant le baraquement, ventilant les palmiers tranquilles qui s’époumonaient là. Osborne tira sa carcasse de la carlingue tandis que le pilote saluait les passagers, hilares.

Il était à peine dix heures du matin et un soleil mou plafonnait au-dessus des nuages. Odeur de pin, de mer et de kérosène. Il passa la barrière de bois qui délimitait le terrain d’aviation et se dirigea vers le loueur de voitures. La cahute semblait sortir tout droit d’un film de Davy Crockett mais le type avait la tête bien sur les épaules : cent cinquante dollars la journée.

Osborne signa les papiers et prit les clés du véhicule qu’il avait réservé depuis Auckland.

Le 4 × 4 puait le poisson et la cendre froide. Il ouvrit les vitres en grand et quitta le parking improvisé. Claris était constitué d’une vingtaine de maisonnettes éparpillées dans les bois. La montagne se dressait au loin, ravines et bush inextricable accrochés à ses flancs. La portion bitumée s’arrêtait à la sortie du village. Soulevant un nuage de poussière rouge, Osborne suivit la piste et s’enfonça dans la jungle. Rangiwhakaea Bay : la maison se situait à une vingtaine de kilomètres…

Une nuée d’insectes venait percuter le pare-brise déjà crasseux, les cailloux cognaient contre le bas de caisse ; il roula à travers la végétation luxuriante qui bordait la piste et, imperméable à l’odeur de poisson qui empestait l’habitacle, atteignit bientôt Rangiwhakaea Bay. Il stoppa la Chevrolet au sommet de la colline qui dominait le site. Cachées derrière le bush, les criques se succédaient jusqu’à Aiguilles Island. La maison était quelque part en contrebas, invisible depuis la route. On n’apercevait que la baie et les déferlantes sur la plage.