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Ce jour-là, Dorman était à l’optimisme depuis le coup de fil de Zaridès. Tout s’était bien passé ; il allait palper la grosse galette et pourrait réaliser son rêve : s’acheter une bagnole couverte de chromes et aller faire une virouze en Floride.

Mais, avant, il lui restait un sale turbin à accomplir : liquider le Grec.

Dorman n’aimait pas se mouiller.

Il avait mené cette délicate affaire à bien, mais il savait que ça ferait un drôle de boum dans le milieu lorsqu’on apprendrait que le grand boss s’était fait avoir !

Il y aurait certainement des gars de son équipe qui feraient le serment de le venger et qui se déguiseraient en chiens de chasse.

Par Zaridès, ils pourraient remonter jusqu’à lui, et Dorman ne tenait pas, mais alors pas du tout, à essuyer la vindicte d’un gang aussi puissant que celui de feu Dudly.

Il allait offrir un glass à Zaridès pour arroser ça. Et dans ce glass il y aurait une pincée de la poudre que le cuisinier avait mise dans le poulet à la crème.

Dorman sourit. C’était farce, au fond.

Zaridès tomberait foudroyé quelque part, dans la rue ou dans une maison de jeu, sans avoir la possibilité de prononcer un seul mot. Et Dorman pourrait ronfler sur ses deux oreilles !

Il commença à préparer le whisky. Cette poudre blanche qu’il tenait d’un vieux pote, mort depuis dans une prison d’État, était une merveille du genre. Sans saveur, à retardement et foudroyante ! Elle possédait en somme toutes les qualités qu’on est en droit d’exiger d’un poison.

Zaridès aimait boire, il le savait. Et c’est précisément parce qu’il aimait boire que Dorman avait décidé de l’anéantir.

Car un homme ivre parle beaucoup plus facilement qu’un autre.

Ce brave Zaridès sauterait sur ce flacon de whisky comme la misère sur le pauvre monde au premier geste d’invite que lui ferait Dorman. Il s’en mettrait une sacrée rasade dans le col et ce serait la dernière fois de sa garce de vie qu’il boirait du rye !

Oui, la dernière…

Dorman éclata de rire.

Un coup de sonnette lui fit reprendre son sérieux.

— Le voilà, murmura-t-il.

Il agita fermement le flacon afin qu’achevât de se dissoudre la fameuse poudre blanche.

Ce serait trop idiot si l’autre l’apercevait, flottant à la surface de l’alcool. Comme il venait juste de l’utiliser, il comprendrait.

— « Bien agiter le flacon avant de s’en servir », ricana le petit bandit.

Mais, soudain, il fit la grimace. Il n’avait pas pensé à quelque chose de primordial : Zaridès devait claquer dehors, il le fallait ! Que ferait-il d’un cadavre dans son appartement, juste Ciel ? Seulement, ce gars-là ne sortirait pas avant d’avoir palpé la galette. Et c’était rudement connard de perdre cinq grands formats comme ça !

Baste, il s’en tirerait en lui fixant rendez-vous un peu plus tard sous prétexte d’aller palper son fric avant de le payer… Il pourrait même lui en lâcher un peu pour le calmer.

Il fit claquer ses doigts et alla ouvrir.

CHAPITRE V

Le hasard fait bien les choses

Banane se tenait dans l’encadrement de la porte, un revolver à la main.

Carlo l’escortait.

Les deux hommes dévisagèrent Dorman ; ils eurent un frémissement allègre en le voyant réagir.

Le visage du petit homme, plein d’une fausse jovialité lorsqu’il ouvrit la porte, se modifia brutalement.

Il reconnut les deux hommes, vit le revolver et eut un réflexe normal : il essaya de refermer la porte. Mais Banane ne pouvait se laisser prendre à une réaction de ce genre ; il avait glissé son pied dans l’entrebâillement avant même que Dorman eût amorcé son geste d’autodéfense.

— Allons, allons, gouailla le chauffeur en rouvrant largement la porte d’une poussée irrésistible, en voilà des façons de recevoir du monde !

Ils entrèrent.

Carlo avait son visage buté des mauvais jours.

— Salut, Dorman, dit-il. Alors, qu’est-ce qui te prend de balancer ta porte dans le nez des gens ?

— Je… Je ne vous avais pas reconnus, balbutia le petit gangster dont la figure se décomposait à toute allure.

— Il ne nous avait pas reconnus, voilà ! déclara Banane. C’est un petit gars qui n’est pas plus physionomiste qu’une taupe !

Il leva sa main libre et administra à son interlocuteur un formidable soufflet qui le coucha dans le vestibule.

— Comme ça, tu te rappelleras mieux de nous, affirma-t-il.

Il lui lança un coup de pied dans les côtes.

— Allons, debout, feignant !

Dorman se leva lentement.

C’était une seconde ruse.

Il s’arrangea pour se détourner légèrement et cueillit son revolver sous son aisselle.

— Air connu ! dit Banane en le foudroyant d’un coup de pied à la tempe.

Dorman poussa un petit « han » de douleur et s’évanouit.

— J’espère que tu ne l’as pas tué, murmura Carlo. Tu tapes dans le crâne d’un gars comme dans un ballon de football. Si jamais il est out, le boss va faire un vrai chabanais, car il tient à discuter le coup avec lui !

— Aide-moi !

Ils saisirent Dorman par les épaules et par les chevilles et le portèrent dans sa chambre.

Carlo l’étendit sur un divan et passa sa main par l’échancrure de la chemise.

— Non, fit-il, son cœur bat ; bon Dieu, j’ai eu chaud !

Il alla au cabinet de toilette, trempa une serviette-éponge dans l’eau, l’arrosa d’eau de Cologne et revint à l’homme évanoui. Il se mit à lui bassiner le visage.

L’effet ne tarda pas à se faire sentir : Dorman rouvrit les yeux.

Il vit les deux hommes et ne souffla pas un mot. Il savait que son coup avait échoué et qu’il allait devoir payer. Et il savait aussi que la note serait salée. Avec Dudly, c’était toujours cher, très cher.

« Voilà, ma pauvre nave, se dit-il, t’as voulu palper le gros paquet et pour ça t’as entrepris un turbin au-dessus de tes possibilités. Faut jamais vouloir péter plus haut que son derrière… »

Certes, il avait peur, mais un calme étrange descendait en lui. Il allait prendre une praline dans la tête à un tournant de route et un paysan découvrirait sa carcasse à moitié bouffée par les rats.

C’était la fin logique de tous les gangsters, des petits comme des grands !

— Tu y es ! grommela Banane.

Il rafla la bouteille de whisky.

— Tiens, bois un coup, ça te gonflera, chéri.

Une seconde, Dorman fut tenté d’avaler une rasade de whisky afin d’en finir. Ce serait partir en beauté… La mort des empereurs romains !

Mais l’instinct de conservation fut plus fort.

— Non, merci, dit-il, si vous croyez que j’ai les chocottes, vous vous trompez !

— À ton aise, repartit Banane.

Il déboucha le flacon.

— À ton aise et à ta santé !

Il avala une énorme lampée d’alcool.

Dorman cacha la satisfaction que lui causait ce sans-gêne.

Banane passa le flacon à Carlo.

— Une rincette ? proposa-t-il. C'est monsieur qui offre.

Mais Carlo avait sa dignité.

— Ça va, dit-il sèchement, en route ! Dudly nous attend.

Il souleva le chétif Dorman par le revers de son veston.

— Je te conseille de ne pas jouer au petit futé, dit-il. Tu ne vivrais jamais assez vieux pour le regretter ! En route !

Ils descendirent l’escalier de l’immeuble et se retrouvèrent dans la rue.

Ils marchaient côte à côte, Dorman entre eux deux. Personne ne pouvait soupçonner ce qui se passait. Ils tournèrent le coin de la rue. La voiture attendait, rangée le long du trottoir.