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Mais… Les Act Apps ont-elles poussé Adam si loin qu’il a perdu le contrôle ? Foutaises. Bien au contraire, elles ont fait découvrir d’autres choses à Adam, Viola, Eddie et à tous leurs amis. Des meilleures notes, de meilleures perspectives de carrière, de meilleures orientations, ce que l’on veut vraiment, ce pour quoi on est fait, meilleure forme physique, meilleur sommeil, tout ce qui est possible. Souvent elles ont su donner de bons conseils à Eddie, le pousser jusqu’à ses limites. Sur le plan du sport, des études, du saxophone, dans ses relations avec sa mère, ses professeurs, ses camarades d’école. Parfois il s’est énervé, parfois il a été sur le point de renoncer. Les Act Apps n’ont cessé de le pousser plus loin. Et quel sentiment génial ! Repousser ses limites, atteindre de nouveaux objectifs, accomplir des choses qu’on pensait impossibles ! Jamais il n’a vécu ces applications comme un danger. Est-ce ce qui s’est produit pour Adam ? Adam avait-il besoin d’elles pour se comporter ainsi ?

Et puis, on décide toujours de ce qu’on fait !

Eddie lâche le rebord de la fenêtre. Il se met à tourner en rond dans sa minuscule chambre.

Si Freemee a une responsabilité dans le décès d’Adam, alors ce dernier ne doit pas être la seule et unique victime. Freemee a peut-être rendu de nombreux utilisateurs trop téméraires. Peuvent-ils également provoquer le contraire du but annoncé ? Même de manière non intentionnée ? Doute, dépression, suicide même ? C’est tout de même exagéré. Ces programmes sont censés rendre leurs utilisateurs heureux. Il doit bien y avoir des statistiques. Les personnes heureuses et connaissant le succès sont plus saines, elles n’ont pas de raison de se suicider. L’utilisation d’Act Apps prolonge-t-elle l’espérance de vie ? Peut-être Freemee communique-t-elle des chiffres à ce propos ? À propos des millions d’utilisateurs rendant publiques les données les concernant.

Eddie effectue quelques recherches et n’obtient que des statistiques générales sur les comptes Freemee transformés en livres du souvenir à la suite du décès de leurs utilisateurs. Il compare ces chiffres avec les taux de mortalité en Grande-Bretagne, aux États-Unis et dans d’autres pays.

Une fenêtre pop-up s’ouvre.

Pour être en forme demain, tu devrais aller te coucher, Eddie.

Oui, oui. On dirait ma mère.

Il ferme son ordinateur et va dans la cuisine chercher un en-cas. Il ne devrait pas manger à cette heure tardive, c’est mauvais pour la digestion, le sommeil, la ligne. Mais aujourd’hui il s’autorise une exception. Marre de ces Act Apps. Sa mère conserve dans une armoire des chips, des biscuits, des barres chocolatées. En l’ouvrant, il tombe sur un sac en papier rempli de pommes de terre. Ça fait tilt.

De retour dans sa chambre, il rouvre son ordinateur. Le pourcentage de personnes décédées de manière non naturelle parmi les utilisateurs Freemee ne devrait-il pas être inférieur au pourcentage du reste de la population ? Ce n’est manifestement pas le cas.

Il peut y avoir différentes raisons à cela, réfléchit Eddie. Il note des idées dans un document.

— Les chiffres sont mauvais.

— Freemee n’est pas aussi efficace que ça, ce qui explique l’absence de différence entre les taux.

— Ou alors c’est comme un sac de pommes de terre.

Dans un sac de deux kilos peuvent se trouver une vingtaine de patates de taille égale. Ou trois grosses et d’autres plus petites. Quoi qu’il en soit, ce n’est qu’en ouvrant le sac qu’on peut s’en rendre compte. Comme pour les taux de décès.

Qu’est-ce qui peut compenser un taux de mortalité plus faible ? Peut-être y a-t-il moins de morts dans certains groupes d’utilisateurs et plus dans d’autres ?

Il cherche de nouveau, jusqu’à tomber sur les deux lignes suivantes :

« Par respect pour les personnes décédées, les informations sur les causes de leur mort ne sont pas publiées. »

Eddie ne peut donc que savoir qu’un certain nombre d’utilisateurs sont morts. Il ne peut savoir qui ils étaient, ni quand et comment ils sont morts. Ces informations sont pourtant essentielles pour évaluer sa thèse. Eddie s’énerve de ne pas pouvoir en savoir davantage. Je vais bien trouver ces informations quelque part, songe-t-il. À condition d’être assisté. En effet, il y a trop de données. Un petit logiciel de recherche devrait réussir à les scanner. Il regarde l’heure. Trois heures du matin.

À cinq mille kilomètres de là, une alarme ne cesse de clignoter dans les lunettes de Joaquim Proust.

Depuis quelques minutes, les systèmes automatiques d’alarme et de tracking ont attiré l’attention de Carl. Il tambourine nerveusement sur son bureau et suit attentivement les recherches d’Edward grâce au prototype de lentilles connectées développées par Freemee en collaboration avec l’Institut de technologie et qui remplaceront les lunettes à moyen terme. Les lumières de la nuit éclairent faiblement la pièce, les bruits de la ville lui parviennent, à l’arrière-plan brille la skyline de Manhattan. Carl est de plus en plus crispé à mesure qu’Eddie poursuit ses recherches. Il commence à ranger son bureau avec minutie. Il arrange les objets en fonction de leur taille, la lampe, l’étui à lunettes, la tablette tactile, les fichiers imprimés, tout le reste, séparés par le même espace. Les programmes avaient conclu à 17,8 % de probabilité. Le jeune homme joue avec le feu. S’il était resté dans les 82,2 % restants, personne ne lui aurait fait de difficultés. Carl déteste lorsque les gens agissent selon les probabilités les plus faibles, qu’ils sont imprévisibles, qu’ils apportent du chaos dans son univers. Il trouve sa lampe trop à droite, juge la pile de papiers imparfaite. Voilà, c’est réparé. Il semblerait qu’Eddie soit sur la bonne piste. Carl est en colère. Il est de nouveau l’enfant de deux ans qu’une otite a laissé presque sourd. Les mots arrivaient à ses oreilles, son cerveau en faisait des phrases et leur donnait du sens — cependant, il ne comprenait pas les gens. Comme s’ils ne pensaient pas ce qu’ils disaient. Ni ses aptitudes en mathématiques, qui le firent rapidement passer pour un petit génie, ni le fait qu’il ait écrit et vendu son premier programme à douze ans ne pouvaient l’aider. Il se méfiait autant des autres qu’il était suspect à leurs yeux.

Il se rendit bientôt compte qu’il passait pour un original arrogant. Il élabora des méthodes fondées sur l’étude de la gestuelle et des expressions faciales des gens autour de lui pour savoir ce qu’ils pensaient réellement. C’était comme des mathématiques. Les sourcils levés traduisent le scepticisme. Ou le désarroi. Il créa même son répertoire de mimiques, de gestes, d’attitudes pour les comparer et les déchiffrer. Jusqu’à ce que cette fille apparaisse un beau jour dans sa classe. Le professeur l’installa au premier rang et ne la traita pas comme les autres. Elle ne parlait pas beaucoup et lorsqu’elle prenait la parole, elle était très concise, et elle aussi passa vite pour être arrogante. Un jour, quelqu’un lui balança : « Tu irais parfaitement avec Carl ! » Ils n’avaient jusqu’alors quasiment jamais échangé un mot. Si elle n’avait pas fait le premier pas, rien n’aurait changé.

« Toi aussi t’es Asperger ?

— Je m’appelle Carl Montik », répondit-il sans comprendre. Il chercha ce que ça signifiait une fois chez lui.

Dès les premières lignes, il eut une révélation. Une heure plus tard, c’était un homme nouveau. Après une discussion avec ses parents et des examens chez un spécialiste, tout était devenu plus simple. Il a des difficultés à saisir et interpréter les sentiments des autres, raison pour laquelle il est renfermé. Il sait qu’il a besoin d’ordre et de routine. Lorsqu’il est excessivement nerveux, il est sujet à une crise d’ordre. Il lui faut une activité visant à ordonner son espace. C’est censé l’aider à se maîtriser. Il se redresse dans son siège.